M¨¦moires secrets de Fournier l'Am¨¦ricain The Project Gutenberg EBook of M¨¦moires secrets de Fournier l'Am¨¦ricain by Claude Fournier Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: M¨¦moires secrets de Fournier l'Am¨¦ricain Publi¨¦s pour la premi¨¨re fois d'apr¨¨s le manuscrit des Archives Nationales, avec introduction et notes par F.-A. Aulard Author: Claude Fournier Release Date: September, 2005 [EBook #8864] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on August 16, 2003] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ISO Latin-1 *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER *** Produced by Distributed Proofreaders SOCI¨¦T¨¦ DE L'HISTOIRE DE LA R¨¦VOLUTION FRAN?AISE * * * * * M¨¦MOIRES SECRETS DE Fournier l'Am¨¦ricain PUBLI¨¦S POUR LA PREMI¨¨RE FOIS D'APR¨¨S LE MANUSCRIT DES ARCHIVES NATIONALES AVEC INTRODUCTION ET NOTES PAR F.-A. AULARD [Illustration] PARIS, AU SI¨¨GE DE LA SOCI¨¦T¨¦ 4, RUE DE FURSTENBERG, 4 1890 INTRODUCTION I Claude Fournier l'H¨¦ritier, dit l'_Am¨¦ricain_ ¨¤ cause de son long s¨¦jour ¨¤ Saint-Domingue, naquit ¨¤ Auzon (Haute-Loire), le 21 d¨¦cembre 1745[1]. Il ¨¦tait fils d'un tisserand. Vers l'age de quinze ans[2], il alla chercher fortune aux colonies et passa vingt et une ann¨¦es ¨¤ Saint-Domingue. Il dit y avoir servi pendant seize ans dans les dragons des milices bourgeoises. Il y fonda une guildiverie, ou fabrique de tafia, qui, dit-il, prosp¨¦ra; mais, elle fut d¨¦truite par un incendie que Fournier attribua ¨¤ la malveillance de ses voisins. Ruin¨¦, il revint en France pour demander justice et harcela les ministres de ses placets. En 1785, il obtint du ministre de la marine une pension de 500 livres par mois, mais elle ne lui fut jamais pay¨¦e. [Note 1: Voici son acte de naissance: ?Claude Fournier, fils ¨¤ autre Claude, cadissier de cette ville, et ¨¤ Jeanne Lh¨¦ritier, ses p¨¨re et m¨¨re, mari¨¦s, n¨¦ hier, et a ¨¦t¨¦ baptis¨¦ par moi, cur¨¦, soussign¨¦, le 22 d¨¦cembre 1745. Parrain: Claude Fournier, horloger; sa marraine: Elisabeth Pruneyres, de cette ville. Ont ¨¦t¨¦ pr¨¦sents: Joseph Fournier et Antoine de Mathieu, boulanger, oncles. Ils ont sign¨¦ ¨¤ la minute, ¨¤ l'exception de la marraine qui a d¨¦clar¨¦ ne savoir signer. MARTINON, cur¨¦ chanoine.?--Nous devons communication de cet extrait du registre de la paroisse de Saint-Laurent d'Auzon ¨¤ l'obligeance d'un ¨¦rudit habitant de Brioude, M. Paul Le Blanc.] [Note 2: D'apr¨¨s un de ses biographes, M.H. Doniol, il aurait ¨¦t¨¦, avant son d¨¦part, domestique chez un officier de marine ¨¤ Auzon, puis chez un officier de cavalerie ¨¤ Clermont. (_L'Art et l'Arch¨¦ologie en province_, t. IX, p. 72.)] Quand la R¨¦volution ¨¦clata, il y joua un r?le actif auquel il avoue avoir ¨¦t¨¦ d¨¦termin¨¦ autant par m¨¦contentement que par conviction. Il fut certainement un des premiers qui, ¨¤ la veille de la prise de la Bastille, organis¨¨rent une force arm¨¦e r¨¦volutionnaire. On le vit parmi les acteurs les plus ¨¦nergiques des journ¨¦es des 5 et 6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 20 juin et du 10 ao?t 1792. Il commanda la troupe de Marseillais et de gardes nationaux parisiens qui servit d'escorte aux prisonniers d¨¦tenus ¨¤ Orl¨¦ans et les mena ¨¤ Versailles, o¨´ ils furent massacr¨¦s le 8 septembre 1792. Cette partie de la vie de Fournier (juillet 1789 ¨¤ septembre 1792) fait l'objet de ses m¨¦moires: nous n'avons donc pas ¨¤ la raconter. La conduite tenue par Fournier dans l'affaire des prisonniers d'Orl¨¦ans lui attira les accusations les plus graves. On l'accusa ¨¤ la fois d'assassinat et de vol. Il semble pourtant qu'il fut ¨¦tranger aux massacres dont ces prisonniers furent victimes ¨¤ Versailles. Ceux-ci avaient ¨¦t¨¦ s¨¦par¨¦s de leur escorte par la foule, et Fournier n'¨¦tait pas ¨¤ leurs c?t¨¦s quand ils p¨¦rirent. D'autre part, les ¨¦loges publics et ¨¦crits que Roland donna ¨¤ Fournier semblent le disculper ¨¤ tous les points de vue. En effet, le 6 octobre 1792, Roland ¨¦crivait ¨¤ la Convention pour lui signaler la conduite _¨¦difiante_ de Fournier et demander ?un d¨¦dommagement pour ce citoyen, qui a montr¨¦ beaucoup de z¨¨le et de patriotisme[3]?; et, le 14, il adressait au m¨ºme personnage une lettre de f¨¦licitations[4]. [Note 3: Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, III, 594.] [Note 4: Papiers de Fournier, aux Archives nationales, F7 6504.] Il est fort possible que Fournier ait trait¨¦ durement les prisonniers confi¨¦s ¨¤ sa garde, mais la septembrisade de Versailles ne doit pas lui ¨ºtre imput¨¦e. Fournier eut plus de mal ¨¤ se disculper de l'accusation d'improbit¨¦. Il passait pour avoir dilapid¨¦ l'argent qui lui avait ¨¦t¨¦ confi¨¦ par la Commune en vue de son exp¨¦dition et pour avoir soustrait ¨¤ son profit une partie des effets des prisonniers. Il fut m¨ºme arr¨ºt¨¦ quelques jours apr¨¨s son retour d'Orl¨¦ans; mais la Commune ordonna sa mise en libert¨¦, par arr¨ºt¨¦ du 20 septembre 1792[5]. [Note 5: Mortimer-Ternaux, III, 588.--Cet auteur a consult¨¦ les registres de la Commune de Paris, aujourd'hui d¨¦truits.] Il est certain qu'une partie des effets des prisonniers disparut. Mais Fournier affirma que cette disparition avait eu lieu depuis qu'il n'¨¦tait plus responsable de ce d¨¦p?t. Voici d'ailleurs le compte qu'il rendit au ministre de l'int¨¦rieur: 1¡ã Il a pris ¨¤ ¨¦tampes, en allant ¨¤ Orl¨¦ans, deux pi¨¨ces de canon avec leurs aff?ts et trois caissons d'artillerie, le tout bien conditionn¨¦, et les a remis ¨¤ l'H?tel de Ville, dont le g¨¦n¨¦ral Santerre doit en rendre compte. 2¡ã A Orl¨¦ans, il a fait remettre toutes les malles appartenant aux prisonniers d'¨¦tat, ainsi que plusieurs autres effets, tant argenterie qu'autres objets, trouv¨¦s dans les prisons. Le tout a ¨¦t¨¦ renferm¨¦ dans chaque chambre des prisonniers dont il a lui-m¨ºme ferm¨¦ les portes et remis les clefs au ge?lier, en pr¨¦sence de MM. Garran de Coulon et Bourdon [de] la Crosni¨¨re, commissaire du pouvoir ex¨¦cutif, pour le tout ¨ºtre remis ¨¤ qui de droit. 3¡ã Arriv¨¦ ¨¤ Versailles, jour du massacre des prisonniers, tous leurs effets et bagages ont ¨¦t¨¦ remis entre les mains de la Commune de Versailles[6]. Ces m¨ºmes effets m'ont ¨¦t¨¦ remis pour ¨ºtre d¨¦pos¨¦s entre les mains du ministre de la justice, ce que j'ai fait en arrivant ¨¤ Paris. M. Danton m'a observ¨¦ qu'il fallait d¨¦poser le tout ¨¤ l'H?tel de Ville; et j'ai rempli cette mission et ai fait faire un inventaire du tout, ainsi que d'une cassette qui m'avait ¨¦t¨¦ confi¨¦e, de m¨ºme qu'un paquet que M. Delessart m'avait remis en secret, contenant plusieurs lettres de change et d'autres papiers importants, dont je me suis cru oblig¨¦ de faire le d¨¦p?t plut?t que de le remettre ¨¤ l'adresse qu'il m'avait indiqu¨¦. [Note 6: Le proc¨¨s-verbal qui fut dress¨¦ ¨¤ cette occasion (10 septembre 1792) se trouve dans les papiers de Fournier.] 4¡ã Il a ¨¦t¨¦ remis, par les volontaires du d¨¦tachement, de l'or monnay¨¦ et autre argent, ainsi que des billets nationaux, montres et autres effets ¨¤ la Commune de Versailles en d¨¦p?t pour en rendre compte. Je certifie le tout sinc¨¨re et v¨¦ritable. A Paris, le 5 octobre, l'an 1er de la R¨¦publique fran?aise. Sign¨¦: FOURNIER[7] [Note 7: Fournier se fit d¨¦livrer, le 30 brumaire an V, aux Archives, une copie certifi¨¦e de cette lettre. Cette copie fait actuellement partie de la collection d'autographes de M. ¨¦tienne Charavay, qui a bien voulu nous la communiquer.--Ces comptes de Fournier ont d'ailleurs ¨¦t¨¦ d¨¦j¨¤ publi¨¦s par Mortimer-Ternaux, III, 590.] En m¨ºme temps, il remit ¨¤ Roland un ¨¦tat d¨¦taill¨¦ de ses d¨¦penses. Roland se d¨¦clara satisfait, approuva hautement Fournier par ses lettres ¨¤ la Convention des 5 et 6 octobre 1792 et, comme Fournier r¨¦clamait une indemnit¨¦ pour frais extraordinaires et que toutes les d¨¦penses de l'exp¨¦dition n'avaient pas ¨¦t¨¦ r¨¦gl¨¦es, la Convention, par d¨¦cret du 9 d¨¦cembre suivant, vota les cr¨¦dits n¨¦cessaires. Le g¨¦n¨¦ral de l'exp¨¦dition d'Orl¨¦ans se trouva ainsi couvert par l'approbation directe de Roland et par l'approbation indirecte de la Convention. Malheureusement pour lui, il arriva que le proc¨¨s-verbal du d¨¦p?t qu'il avait effectu¨¦ ¨¤ la Commune de Paris fut ¨¦gar¨¦. Il ne put obtenir qu'une attestation du secr¨¦taire greffier Coulombeau qu'il avait rendu ses comptes[8], mais non un ¨¦tat d¨¦taill¨¦. Or, lui-m¨ºme nous apprend que les plus pr¨¦cieux objets avaient disparu dans l'intervalle. De l¨¤ les soup?ons, vraisemblablement injustes, dont il fut poursuivi toute sa vie. [Note 8: Cette attestation, en date du 12 ao?t 1793, se trouve aux Archives, dans les papiers de Fournier.] D¨¦nonc¨¦ et surveill¨¦, il fut l'objet, en mars 1793, d'un rapport de police o¨´ il est trait¨¦ de chevalier d'industrie associ¨¦ ¨¤ une coquine, la femme Marthe Fonvielle, dite Pujol, sa ma?tresse, et ¨¤ une pr¨¦tendue marquise de Saint-Giran (Voir ses papiers, aux Archives). Marat ne pouvait lui pardonner d'avoir ¨¦t¨¦ prot¨¦g¨¦ par Roland. Dans la s¨¦ance du 12 mars 1793, il le signala comme ¨¦tant un des instigateurs de l'insurrection avort¨¦e du 10 mars. Fournier fut d¨¦cr¨¦t¨¦ d'arrestation. Voici le compte rendu officiel de l'interrogatoire qu'il subit le lendemain 13 mars, ¨¤ la barre de la Convention: Le citoyen Fournier, qui avait ¨¦t¨¦ mis en ¨¦tat d'arrestation, est introduit ¨¤ la barre. Il demande qu'il lui soit fait part du chef d'accusation articul¨¦ contre lui, afin qu'il puisse r¨¦pondre sur chaque article. Le citoyen Bourdon (de l'Oise), d¨¦put¨¦, d¨¦pose sur le bureau une d¨¦nonciation sign¨¦e, con?ue en ces termes: ?J'ai entendu Fournier faire des reproches ¨¤ deux ou trois inconnus de ne l'avoir pas appuy¨¦; que, sans cela, il aurait br?l¨¦ la cervelle ¨¤ Petion.--_Sign¨¦_: BOURDON.? Fournier, interrog¨¦, r¨¦pond que ce fait est faux, que le citoyen Petion a pass¨¦ pr¨¨s de lui dans le jardin qui avoisine la salle, qu'il a entendu qu'on le huait, mais qu'il n'a tenu l¨¤-dessus aucun propos. Interrog¨¦ sur la connaissance qu'il a des ¨¦v¨¦nements du 9 au 10 [mars 1793], il r¨¦pond qu'il ¨¦tait aux Jacobins lorsqu'on y fit la motion de se transporter en foule aux Cordeliers; qu'il s'y rendit de suite pour faire part de l'arriv¨¦e des motionnaires; que ceux-ci demandaient qu'on se saisit de tous les ennemis de la patrie, qu'on fermat les barri¨¨res, etc.; que, sur ces entrefaites, il fut question de d¨¦puter vers la Commune; qu'il avait vu alors un homme inconnu qui voulait se nantir des pouvoirs de la d¨¦putation, mais qu'il s'en ¨¦tait empar¨¦ lui-m¨ºme pour ¨¦viter qu'ils ne tombassent en mauvaises mains; qu'il avait parl¨¦ au procureur de la Commune et au maire: que ce dernier l'avait engag¨¦ ¨¤ employer les moyens qu'il croirait les plus efficaces pour tout pacifier; qu'il ¨¦tait retourn¨¦ aux Cordeliers pour calmer les esprits; que, de l¨¤, il s'¨¦tait port¨¦ ¨¤ sa section, qu'il avait trouv¨¦e ferm¨¦e, et qi'il ¨¦tait rentr¨¦ chez lui. Interrog¨¦ pour savoir s'il a connaissance d'un Comit¨¦ d'insurrection, a dit ne rien savoir sur cet objet[9]. [Note 9: Cependant Garat, dans son rapport du 19 mars 1793, signala Fournier, Varlet et Champion parmi les Cordeliers qui tent¨¨rent d'organiser ce comit¨¦ d'insurrection. (Moniteur, XV, 750.)] Interpell¨¦, d'apr¨¨s la demande du citoyen Lidon, d¨¦put¨¦, de d¨¦clarer s'il n'a rien ¨¤ dire qui soit relatif ¨¤ des effets qui lui ont ¨¦t¨¦ remis par les prisonniers d¨¦tenus ¨¤ Orl¨¦ans, il a r¨¦pondu que beaucoup de papiers, d'assignats et d'effets pr¨¦cieux lui avaient ¨¦t¨¦ remis par Delessart et autres prisonniers, qu'il avait fait inventorier le tout par la municipalit¨¦ de Versailles et en avait retir¨¦ proc¨¨s-verbal; qu'arriv¨¦ ¨¤ Paris apr¨¨s le massacre qui fut fait des prisonniers, il voulait consigner le d¨¦p?t entre les mains du citoyen Roland, ministre de l'int¨¦rieur, mais que le citoyen Danton, ministre de la justice, lui dit de le porter ¨¤ la Commune; qu'il d¨¦clara au Conseil de la Commune qu'il ne remettrait rien sans un re?u; qu'on lui en fit un des caisses; que, le lendemain, l'inventaire de v¨¦rification fut fait en pr¨¦sence de t¨¦moins; qu'il en demanda une double exp¨¦dition; qu'on le renvoya au lendemain, et ensuite de jour en jour; qu'ayant ¨¦t¨¦ quelque temps apr¨¨s en campagne, on d¨¦cerna un mandat d'arr¨ºt contre lui, sous pr¨¦texte qu'il avait retenu 36,000 livres. Il assure que cette arrestation n'avait eu d'autre but que de lui enlever les papiers qui ¨¦taient relatifs au d¨¦p?t; que l'on avait cru que, par ce moyen, cette affaire resterait l¨¤, mais que le Conseil de la Commune s'occupait de l'apurement de ce compte et des v¨¦rifications n¨¦cessaires. Un membre du Comit¨¦ de surveillance dit que l'on n'a rien trouv¨¦ dans les papiers de Fournier qui puisse motiver une plus longue arrestation. Sur la proposition d'un autre membre, l'Assembl¨¦e d¨¦cr¨¨te que le citoyen Fournier sera mis en libert¨¦, sauf ¨¤ ¨ºtre entendu comme t¨¦moin par le Tribunal extraordinaire[10]. [Note 10: _Proc¨¨s-verbal de la Convention_, VII, 300-302.] Mais Marat s'acharna apr¨¨s Fournier. Dans le _Publiciste de la R¨¦publique fran?aise_ du 9 mai 1793, il l'accusa d'¨ºtre un ambitieux, un espion, un parasite. Fournier r¨¦pondit par un factum apolog¨¦tique[11] o¨´ il y a des renseignements sur sa situation de fortune. Apr¨¨s avoir rappel¨¦ qu'il est venu en France au sujet de la propri¨¦t¨¦ dont il a ¨¦t¨¦ d¨¦pouill¨¦ ¨¤ Saint-Domingue: ?Un premier jugement par d¨¦faut, dit-il, vient de m'accorder un provisoire de 400,000 livres. Je toucherai cette somme dans peu, si le jugement est confirm¨¦ contradictoirement. Jusque-l¨¤, je suis en effet mis¨¦rable. Mes ressources sont uniquement fond¨¦es sur la confiance officieuse de mes amis. Je leur dois 78,000 livres, en 22 articles, dont j'ai toutes pr¨ºtes les preuves.? Marat demandait ¨¤ Fournier de quel argent il avait pay¨¦ une maison de campagne r¨¦cemment achet¨¦e par lui. Il reconnut avoir achet¨¦, depuis plus de deux ans, un jardin ¨¤ sept lieues de Paris, ¨¤ Verneuil (Seine-et-Oise): mais il ne l'a pas pay¨¦. ?S'assurer de ce fait chez le vendeur, Pasquier, marchand de vin, rue de Thionville, ¨¤ c?t¨¦ du club de Cordeliers.? [Note 11: _A Marat, journaliste_. Paris, 14 mai an II, in-4 de 7 pages.] On le voit: les explications de Fournier ne sont pas tout ¨¤ fait ¨¤ son honneur. Cependant, Marat ¨¦tant mort, la Commune de Paris lui donna une mission de confiance: elle le chargea, le 26 juillet 1793, d'aller acheter des grains dans les d¨¦partements du Puy-de-D?me, de la Haute-Loire et autres circonvoisins. Nous ne savons comment il s'acquitta de cette mission, ni m¨ºme s'il la remplit r¨¦ellement. Fournier fut un de ceux qui, en ao?t 1793, d¨¦nonc¨¨rent la com¨¦die de _Pam¨¦la_ comme ¨¦tant une apologie s¨¦ditieuse de la noblesse[12]. [Note 12: _Pam¨¦la ou la vertu r¨¦compens¨¦e_, com¨¦die en cinq actes et en vers, par Fran?ois de Neufchateau, fut repr¨¦sent¨¦e pour la premi¨¨re fois au Th¨¦atre de la Nation, le 1er ao?t 1793. On trouvera dans l'_Histoire du Th¨¦atre-Fran?ais_, par Etienne et Martainville (tome III, pages 99 ¨¤ 105), l'histoire des incidents qui troubl¨¨rent les repr¨¦sentations de cette pi¨¨ce et amen¨¨rent l'arrestation de l'auteur et des com¨¦diens. Voir aussi E. Bir¨¦, Paris pendant la Terreur, p. 287.] A la m¨ºme ¨¦poque, il p¨¦titionnait ¨¤ la Convention pour r¨¦clamer la formation d'une arm¨¦e r¨¦volutionnaire: il se voyait d¨¦j¨¤ g¨¦n¨¦ral de cette arm¨¦e. En octobre suivant, il fut un instant emprisonn¨¦ ¨¤ Versailles ¨¤ cause d'un duel[13]. [Note 13: S¨¦ance du club des Jacobins du 15 octobre 1793: ?_Blanchet_: Fournier, qui d¨¦non?a, il y a quelque temps, l'incivisme du Th¨¦atre-Fran?ais relativement ¨¤ _Pam¨¦la_, qui a donn¨¦ depuis la R¨¦volution des preuves r¨¦it¨¦r¨¦es de patriotisme, est actuellement en prison ¨¤ Versailles. Il a ¨¦t¨¦ arr¨ºt¨¦ sous le pr¨¦texte d'un duel. La Soci¨¦t¨¦ doit son appui ¨¤ cet officier, connu par son civisme. ?Un membre du Comit¨¦ de correspondance rend compte des d¨¦marches qu'il a faites ¨¤ ce sujet; il annonce que Fournier va ¨ºtre mis en libert¨¦.?] Depuis sa querelle avec Marat, Fournier avait ¨¦t¨¦ ¨¦limin¨¦ du club des Cordeliers, comme un faux fr¨¨re, un ren¨¦gat. D¨¦nonc¨¦ par Vincent, il fut arr¨ºt¨¦ dans le club m¨ºme, au moment o¨´ il essayait d'y rentrer de force (22 frimaire an II--12 d¨¦cembre 1793), comme il ressort du curieux document in¨¦dit qu'on va lire: CLUB DES CORDELIERS _S¨¦ance du duodi 22 frimaire, l'an second de la R¨¦publique fran?aise une et indivisible._ _Pr¨¦sidence de_ MOMORO. On faisait lecture de la correspondance lorsqu'un membre fait la proposition de laisser introduire Dunouy l'a?n¨¦ et Fournier, dit l'Am¨¦ricain, dans la Soci¨¦t¨¦. A ces noms, la Soci¨¦t¨¦ a reconnu d'abord dans Dunouy l'a?n¨¦ un de ses membres qui l'avait abandonn¨¦e et ne paraissait plus dans son sein depuis la scission que des sc¨¦l¨¦rats ont tent¨¦e en cherchant ¨¤ d¨¦truire le club des Cordeliers et n'a pas vu sans ¨¦tonnement le retour de cet homme dans son sein, ¨¤ l'instant o¨´ il venait d'¨ºtre ¨¦loign¨¦ du sein de la Commune, comme ayant apostroph¨¦ et parl¨¦ avec d¨¦dain et m¨¦pris du peuple[14]. [Note 14: Dunouy avait en effet ¨¦t¨¦ exclu de la Commune, le 12 frimaire an II, comme ?exag¨¦r¨¦?. (Moniteur, XVIII, 580.)] Elle a ¨¦galement vu dans Fournier un individu expuls¨¦ de son sein comme protecteur de la faction liberticide des rolandistes et des girondistes, un des plus cruels ennemis de Marat, un de ses d¨¦nonciateurs perfides. Apr¨¨s discussion, l'Assembl¨¦e a pass¨¦ ¨¤ l'ordre du jour sur la proposition d'introduction dans son sein des nomm¨¦s Dunouy et Fournier. Les individus qui avaient d¨¦j¨¤ mis un pied dans la salle voulurent r¨¦clamer, mais le pr¨¦sident fut charg¨¦ de maintenir l'ex¨¦cution de l'arr¨ºt¨¦ et les censeurs invit¨¨rent Dunouy et Fournier ¨¤ se retirer. Ils semblaient ¨ºtre hors de la salle, les travaux de l'Assembl¨¦e reprenaient leur cours et la porte battante les tenait s¨¦par¨¦s du local des s¨¦ances, lorsque l'on renouvelle la proposition de laisser introduire Fournier, dit l'Am¨¦ricain, qui, disait-on, voulait ¨ºtre entendu. A l'instant, la Soci¨¦t¨¦ manifeste [son] animadversion par un mouvement spontan¨¦ de justice (_sic_) et d'indignation de se voir interrompue dans ses travaux par des hommes auxquels elle ¨¦tait fond¨¦e de refuser l'entr¨¦e de ses s¨¦ances. On apercevait Fournier au travers de la porte faire des signes de menace. Un orateur ¨¦tant mont¨¦ ¨¤ l¨¤ tribune pour y d¨¦velopper, avec l'¨¦nergie dont doit ¨ºtre anim¨¦ tout Cordelier, les justes motifs du refus de la Soci¨¦t¨¦ de laisser introduire dans son sein Fournier, et la Soci¨¦t¨¦ ayant maintenu son premier arr¨ºt¨¦, ¨¤ l'instant la porte a ¨¦t¨¦ fonc¨¦e avec violence, Fournier s'est introduit dans la salle et, montrant au doigt l'orateur, il lui a dit d'un ton furieux et mena?ant, et le bras lev¨¦, qu'il saurait bien le faire traduire au Tribunal r¨¦volutionnaire; cette menace a occasionn¨¦ une nouvelle sc¨¨ne et un second mouvement d'indignation. Consid¨¦rant que ce citoyen a apport¨¦ du trouble dans sa s¨¦ance, consid¨¦rant qu'il a port¨¦ atteinte aux droits de la libert¨¦, qui lui sont garantis par les lois, consid¨¦rant que cette violence, dans un moment o¨´ elle avait convoqu¨¦ les membres extraordinairement pour s'occuper d'un des plus grands int¨¦r¨ºts de la R¨¦publique, pr¨¦sentait quelque chose de suspect, a arr¨ºt¨¦ que ledit Fournier serait envoy¨¦ au Comit¨¦ r¨¦volutionnaire de la section de l'Unit¨¦, qui serait invit¨¦ ¨¤ suivre suivant la rigueur des lois, que le d¨¦tail de tous les faits serait ins¨¦r¨¦ au proc¨¨s-verbal, qu'exp¨¦dition d'icelui sera envoy¨¦e aux Comit¨¦s r¨¦volutionnaires et au Comit¨¦ de s?ret¨¦ g¨¦n¨¦rale, invite tous les citoyens qui auront de justes d¨¦nonciations ¨¤ faire contre ledit Fournier ¨¤ se pr¨¦senter devant les autorit¨¦s constitu¨¦es et nomme, pour porter lesdits proc¨¨s-verbaux et suivre la dite affaire, les citoyens Rault, Aug¨¦, Brochet, Fenau, Cahier, officier gendarme. _Sign¨¦ au registre:_ MOMORO, pr¨¦sident, et GUILLAUMIN jeune, secr¨¦taire. _D¨¦livr¨¦ conforme au registre par moi, secr¨¦taire soussign¨¦:_ GUILLAUMIN jeune, secr¨¦taire. Fournier fut enferm¨¦ ¨¤ l'Abbaye. Le 12 germinal an II (1er avril 1794), il y fut interrog¨¦ par la Commission administrative de la police de Paris au sujet d'une sorte de manifeste royaliste qu'on avait trouv¨¦ dans ses papiers. Le 11 fructidor suivant (28 ao?t 1794), le Comit¨¦ r¨¦volutionnaire de la section du Contrat-Social demanda sa mise en libert¨¦, en disant qu'il ¨¦tait faux qu'il eut calomni¨¦ Marat. Un arr¨ºt¨¦ du Comit¨¦ de s?ret¨¦ g¨¦n¨¦rale en date du 1er vend¨¦miaire an III (22 septembre 1794) lui ouvrit les portes de sa prison: il y ¨¦tait rest¨¦ un peu plus de neuf mois. Ses tribulations ¨¦taient loin d'¨ºtre finies. Il fut arr¨ºt¨¦ de nouveau le 19 vent?se an III (9 mars 1795) et conduit ¨¤ la Force, d'o¨´ il ¨¦crivit au Comit¨¦ de s?ret¨¦ g¨¦n¨¦rale la lettre suivante: Claude Fournier, cultivateur, aux repr¨¦sentants du peuple membres du Comit¨¦ de la s?ret¨¦ g¨¦n¨¦rale de la Convention. _De la maison d'arr¨ºt de la Force, le 26 messidor, l'an III de la R¨¦publique une et indivisible._ Citoyens repr¨¦sentants. J'ai ¨¦t¨¦ arr¨ºt¨¦ par votre ordre le 19 pluvi?se (_sic_) dernier et mis en d¨¦tention ¨¤ la maison de la Force, o¨´ je suis encore. J'ignore quels sont les motifs de ma d¨¦tention. Je n'ai pas encore ¨¦t¨¦ interrog¨¦. Cette nouvelle captivit¨¦ est la suite d'une premi¨¨re qui a dur¨¦ quatorze mois. J'ose assurer, affirmer m¨ºme, que ni l'une ni l'autre n'ont ¨¦t¨¦ m¨¦rit¨¦es. Cependant ma fortune, d¨¦j¨¤ alt¨¦r¨¦e par les malheurs que j'ai ¨¦prouv¨¦s sous le despotisme royal, se r¨¦duit presque ¨¤ rien maintenant, tant par les sacrifices que j'ai faits pour ma patrie pendant la R¨¦volution, dont je suis un des premiers ap?tres, que par les pers¨¦cutions que j'¨¦prouve depuis pr¨¨s de deux ans. Une circonstance particuli¨¨re vient encore ajouter ¨¤ mes peines. Je tiens ¨¤ loyer un appartement situ¨¦ rue du Doyenn¨¦, section des Tuileries. Le bail vient d'expirer le 1er juillet (_vieux style_). Le principal locataire vient de me faire faire une sommation de vider les lieux de mes meubles, et ce dans le jour, sinon il me menace de les faire jeter sur le carreau. Il m'est impossible, citoyens repr¨¦sentants, de satisfaire ¨¤ cette sommation, puisque je suis priv¨¦ de ma libert¨¦. Une autre raison m'en emp¨ºche encore: ce sont les scell¨¦s appos¨¦s par votre ordre chez moi. La perplexit¨¦ dans laquelle je me trouve est telle que, si celui qui me poursuit n'est point arr¨ºt¨¦ dans sa course judiciaire, mes meubles et effets vont ¨ºtre expos¨¦s au pillage et mes papiers perdus. Je pense, citoyens repr¨¦sentants, que vous exposer ma situation c'est vous en indiquer le rem¨¨de. Il est tout entier et uniquement dans votre justice. Je la r¨¦clame, elle m'est due, et vous ne me la refuserez pas. Si j'avais ¨¦t¨¦ ¨¤ m¨ºme de conna?tre les faits que l'on m'impute, je me serais empress¨¦ de les d¨¦truire. Mais telle est la conduite tyrannique de mes ennemis envers moi: ils frappent tous leurs coups dans les t¨¦n¨¨bres, bien convaincus qu'ils sont que, s'ils paraissaient au grand jour, ils ne tarderaient pas ¨¤ ¨ºtre couverts de confusion. Quoi qu'il en soit, citoyens repr¨¦sentants, et quoi qu'il m'en ait d¨¦j¨¤ co?t¨¦, je supporte mes malheurs avec la fermet¨¦ r¨¦publicaine qui m'est propre. Mon silence m¨ºme est peut-¨ºtre plus accablant pour ceux qui me pers¨¦cutent qu'une d¨¦fense publique, quelque ¨¦clatante qu'elle puisse ¨ºtre. Je demande, citoyens repr¨¦sentants, que provisoirement vous fassiez suspendre les poursuites que le citoyen Chatelain ou quoi que ce soit (_sic_) le citoyen Bligny, son homme d'affaires, demeurant rue Neuve-¨¦galit¨¦, n¡ã 297, section de Bonne-Nouvelle, dirigent contre moi, jusqu'¨¤ ce que vous ayez statu¨¦ sur ma d¨¦tention. Je vous demande ¨¦galement, au nom de la justice, que vous vous fassiez rendre compte des motifs de mon arrestation, que vous ordonniez qu'ils me seront communiqu¨¦s afin que j'y puisse r¨¦pondre et vous mettre ¨¤ m¨ºme de me rendre ma libert¨¦, dont je suis priv¨¦ depuis si longtemps et avec tant d'injustice. FOURNIER[15]. [Note 15: _Collection de M. Etienne Charavay._] Dans un interrogatoire que Fournier subit quatre jours plus tard devant le Comit¨¦ de s?ret¨¦ g¨¦n¨¦rale, il d¨¦clara encore ignorer les motifs de son arrestation et on ne les lui donna pas tout d'abord. En r¨¦alit¨¦, il ¨¦tait impliqu¨¦ dans la proc¨¦dure commenc¨¦e par le tribunal criminel de Seine-et-Oise contre les auteurs des massacres commis ¨¤ Versailles le 8 septembre 1792[16]. Il b¨¦n¨¦ficia de l'amnistie du 4 brumaire an IV, les poursuites contre lui furent abandonn¨¦es et on le rendit ¨¤ la libert¨¦. [Note 16: M. Mortimer-Ternaux (III, 601-607) a publi¨¦ cinq d¨¦positions de t¨¦moins faites contre Fournier ¨¤ cette occasion.] Il se retira alors dans sa maison de campagne de Verneuil. Mais les attaques des feuilles thermidoriennes l'y poursuivirent, comme le prouve la lettre suivante, qu'il ¨¦crivit en l'an V au r¨¦dacteur du _Journal des hommes libres_[17]: [Note 17: Le Journal des hommes libres, continuation du _R¨¦publicain_ (par Charles Duval et autres), commen?a ¨¤ para?tre sous ce titre ¨¤ partir du 29 juin 1793.] Je vous prie, citoyen, d'ins¨¦rer dans votre feuille la note ci-jointe. Vous obligerez un concitoyen qui d¨¦sire dans tous les temps vous en t¨¦moigner sa reconnaissance. ?Quelle a ¨¦t¨¦ ma surprise de voir dans la feuille intitul¨¦e _le Miroir_[18] la note suivante: [Note 18: Le Miroir, r¨¦dig¨¦ par le royaliste Beaulieu, commen?a ¨¤ para?tre le 11 flor¨¦al an IV.] ?Il n'est personne dans la R¨¦volution qui n'ait entendu parler d'un nomm¨¦ Fournier l'Am¨¦ricain, fameux par cent exp¨¦ditions r¨¦volutionnaires et notamment celle envers les prisonniers d'Orl¨¦ans. Un jeune homme de Lyon, nomm¨¦ Maupetit, ag¨¦ de vingt-huit ans, a consenti ¨¤ se battre en duel avant-hier au bois de Boulogne avec cet individu, et a re?u une blessure mortelle.? ?Je dois r¨¦pondre aux calomnies des journaux chouans, qui veulent me qualifier d'assassin, par les tournures qu'ils veulent donner dans leurs sales feuilles malheureusement publiques. Je suis fort tranquille chez moi, depuis ma sortie des prisons, il y a environ un an, d¨¦tenu par la tyrannie du Comit¨¦ de s?ret¨¦ g¨¦n¨¦rale pour cause non expliqu¨¦e; plus, avoir rest¨¦ encore quinze mois sous la tyrannie du Comit¨¦ de salut public et de s?ret¨¦ g¨¦n¨¦rale, r¨¦put¨¦e tyrannie de Robespierre, et ce pour cause encore non expliqu¨¦e. ?Enfin, il est bon que toute la France sache que j'ai ¨¦t¨¦ tyrannis¨¦ de cachots en cachots, dans toutes les prisons de Paris pendant trois ans, et ce sans avoir jamais ¨¦t¨¦ ni interrog¨¦, ni entendu, tous mes papiers enlev¨¦s de chez moi, que je n'ai pu jusqu'¨¤ ce moment obtenir; [ce] qui prouve bien clairement que je n'ai jamais ¨¦t¨¦ l'assassin de personne, que bien au contraire je suis devenu la proie de tous les intrigants, voleurs, agioteurs, royalistes et calomniateurs, tels que le Miroir et autres journalistes ¨¤ gages que j'ai confondus devant les tribunaux de police, notamment le Courrier, dit _R¨¦publicain_[19], au sujet de la d¨¦nonciation d'un nomm¨¦ Malgana, mouchard de je ne sais qui. [Note 19: Le _Courrier r¨¦publicain_, continuation du _Courrier fran?ais_, avait commenc¨¦ ¨¤ para?tre le 10 brumaire an II. Il ¨¦tait r¨¦dig¨¦ par un certain Auvray.] Par cons¨¦quent, ¨¦tant ¨¤ sept lieues de Paris ¨¤ cultiver mon jardin, je peux prouver ¨¤ ce Miroir que je ne suis point le Fournier qui a eu cette affaire avec M. Maupetit, de Lyon, et qu'il n'a voulu profiter du nom de Fournier que pour me calomnier. Enfin, quand est-ce que finiront mes tourments, depuis 1782 jusqu'¨¤ ce jour, tyrannis¨¦ sous le gouvernement royal et sous les gouvernements qui lui ont succ¨¦d¨¦, sans pouvoir obtenir justice que je ne cesse de r¨¦clamer? Citoyen, si mes moyens m'eussent permis de me faire imprimer, je vous aurais ¨¦vit¨¦ la peine de transmettre cette note dans votre journal. J'esp¨¨re que vous vous ferez un plaisir de l'ins¨¦rer dans dans votre plus prochain num¨¦ro. FOURNIER[20]. [Note 20: _Collection de M. Etienne Charavay_.--Cette lettre est sans date. Mais Fournier dit qu'il l'¨¦crit un an apr¨¨s sa sortie de prison, c'est-¨¤-dire en l'an V.] En fructidor an VII, le nom de Fournier se trouve au bas de la p¨¦tition des citoyens de Paris contre la nomination de Siey¨¨s au Directoire. Sous le Consulat[21], il fut une des personnes qui, ¨¤ la suite de l'attentat de la rue de Saint-Nicaise, se virent l'objet des mesures de rigueur approuv¨¦es par le s¨¦natus-consulte du 15 niv?se an IX. Des ordres furent donn¨¦s pour le d¨¦porter ¨¤ l'?le d'Ol¨¦ron. Mais il parvint d'abord ¨¤ se soustraire aux poursuites et se cacha ¨¤ Villejuif, o¨´ il se pla?a comme jardinier. Arr¨ºt¨¦ deux ans plus tard, il fut enferm¨¦ au fort de Joux avec les nomm¨¦s Chateau, Michel et Brisavin, le 2 fructidor an XI (20 ao?t 1803). [Note 21: Le 24 brumaire an IX, il adresse une longue p¨¦tition au premier Consul. (Voir _Les d¨¦portations du Consulat et de l'Empire_, par Jean Destrem. Paris, 1885, in-12, p. 393.)] Le 20 novembre suivant, tous quatre furent transf¨¦r¨¦s ¨¤ l'?le d'Ol¨¦ron, puis embarqu¨¦s (10 vent?se an XII) pour Cayenne. Fournier y s¨¦journa jusqu'au moment o¨´ les Anglais s'empar¨¨rent de cette colonie[22]. A cette ¨¦poque, il revint en France (1809). On ne l'y laissa pas en libert¨¦ compl¨¨te. Il fut mis en surveillance ¨¤ Auxerre, et arriva dans cette ville le 16 octobre 1809[23]. Il y fut surpris, deux ans plus tard, pr¨¦parant contre les droits r¨¦unis une sorte d'¨¦meute, qui faillit ¨¦clater dans la nuit du 7 au 8 juillet 1811. L'Empereur ordonna qu'il f?t d¨¦port¨¦ au chateau d'If, avec Calendini. [Note 22: Voir une lettre assez insignifiante qu'il ¨¦crivit de Cayenne ¨¤ sa femme en 1806. _Ibid._, p. 244.] [Note 23: Ces d¨¦tails et les suivants sont emprunt¨¦s aux pi¨¨ces officielles annex¨¦es au dossier de Fournier (Archives nationales). On voit combien d'erreurs M. Mortimer-Ternaux a r¨¦unies dans ces quelques lignes qu'il consacre ¨¤ la fin de la vie de Fournier (III, 638): ?Apr¨¨s quelques ann¨¦es de s¨¦jour dans cette colonie (Cayenne), i1 s'en ¨¦vade, se r¨¦fugie ¨¤ la Guadeloupe et se fait corsaire. En 1814, il rentre en France et y meurt tranquillement quelques ann¨¦es apr¨¨s.?] D¨¦livr¨¦ ¨¤ la chute de Napol¨¦on, il revint ¨¤ Paris en avril 1814 et alla demeurer chez sa femme (il s'¨¦tait mari¨¦ ¨¤ Saint-Domingue), rue Perdue, n¡ã 6. Lors du second retour des Bourbons, accus¨¦ d'intriguer contre le gouvernement, il fut arr¨ºt¨¦ le 1er novembre 1815, incarc¨¦r¨¦ ¨¤ la Force et remis en libert¨¦ le 16 ao?t 1816. Il fut question de le mettre en surveillance ¨¤ Melun; mais il obtint de rester provisoirement ¨¤ Paris. Il eut alors l'impudence de faire parade de sentiments royalistes et de solliciter les Bourbons. Il y a dans ses papiers, aux Archives, une p¨¦tition qu'il adressa ¨¤ Louis XVIII le 10 mars 1817. Il y r¨¦clame la pension que Louis XVI lui avait accord¨¦e en 1785. Il y signale ses titres ¨¤ la faveur royale, qui sont, d'apr¨¨s lui: ?1¡ã D'avoir refus¨¦ le commandement de la garde nationale de Paris, lorsque le g¨¦n¨¦ral La Fayette le quitta; ?2¡ã D'avoir refus¨¦ d'aller commander la garde nationale ¨¤ la Vend¨¦e; ?3¡ã D'avoir refus¨¦ d'aller commander en Belgique; ?4¡ã D'avoir refus¨¦ d'aller avec le g¨¦n¨¦ral Dillon remplacer Custine ¨¤ l'arm¨¦e du Nord et g¨¦n¨¦ralement toutes les places qui me furent offertes; ?5¡ã D'avoir ¨¤ Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, emp¨ºch¨¦ le pillage et le d¨¦sordre et ¨ºtre venu, par ordre du Roi, ¨¤ Paris annoncer son arriv¨¦e; ?6¡ã D'avoir, moi douzi¨¨me, pr¨¦sent¨¦ ¨¤ la Convention une p¨¦tition qui repr¨¦sentait ¨¤ cette m¨ºme Convention qu'elle n'avait pas le droit de juger le roi[24]; [Note 24: Nous n'avons pas retrouv¨¦ cette p¨¦tition.] ?7¡ã D'avoir refus¨¦ de prendre et faire prendre les armes le jour fatal [de la mort] du meilleur des rois, ainsi que le jour de celle de son auguste ¨¦pouse. Pardonnez, Sire, si je suis oblig¨¦ de rappeler ici de pareils souvenirs. ?8¡ã D'avoir constamment refus¨¦ de prendre le commandement de l'arm¨¦e r¨¦volutionnaire, ainsi que de consentir ¨¤ ¨ºtre membre du Comit¨¦ de ce nom. Le jour m¨ºme que l'on fit cette infame nomination, Marat et Bourdon (de l'Oise) me d¨¦nonc¨¨rent ¨¤ la Convention comme agent du roi, de Pitt et de Cobourg.? En 1822, il adressa ¨¤ la Chambre des d¨¦put¨¦s un m¨¦moire imprim¨¦ ou il renouvelait sa r¨¦clamation au sujet des pertes qu'il avait ¨¦prouv¨¦es ¨¤ Saint-Domingue. Il y disait qu'¨¤ l'age de quatre-vingts ans, avec sa femme plus que septuag¨¦naire, il n'avait pour vivre que 50 francs par mois, ?qui leur sont accord¨¦s ¨¤ titre de secours comme colons r¨¦fugi¨¦s?. Fournier mourut ¨¤ Paris le 27 juillet 1825, ¨¤ l'age de quatre-vingts ans. Il demeurait alors esplanade des Invalides, n¡ã 28. II On a vu que Fournier l'Am¨¦ricain avait publi¨¦ quelques opuscules. Voici la liste de ceux que nous avons pu retrouver: 1. _D¨¦nonciation aux ¨¦tats g¨¦n¨¦raux des vexations, abus d'autorit¨¦ et d¨¦nis de justice commis envers le sieur Claude Fournier, habitant de l'?le Saint Domingue._ S. 1., 1789, in-4. 2. _Aux repr¨¦sentants de la Nation, d¨¦nonciation contre M. le mar¨¦chal de Castries, ancien ministre de la marine._ Sign¨¦: FOURNIER. Impr. Caillot et Chev¨¦e, s.d. (12 ao?t 1789), in-4 de 6 pages. 3. _Crimes de La Fayette en France, seulement depuis la R¨¦volution et depuis sa nomination au grade de g¨¦n¨¦ral_ (par Fournier, en collaboration avec Dunouy, H¨¦ron et Garin). S.d. (juillet 1792), in-8 de 15 pages. 4. _Fournier ¨¤ Marat._ Paris, 14 mars an II (1793), in-4 de 8 pages. 5. _A Marat, journaliste._ Paris, 14 mai an II (1793), in-4 de 7 pages. 6. _IVe P¨¦tition ¨¤ la Convention nationale, par C. Fournier, Am¨¦ricain, pour la formation d'une arm¨¦e r¨¦volutionnaire._ Impr. Lottin, 23 ao?t an II (1793), in-4 de 6 pages. 7. _Affaire de Fournier l'Am¨¦ricain, citoyen de la section des Tuileries_[25], _d¨¦tenu aux prisons de l'Abbaye._ Paris, s.d., in-4 de 4 pages. [Note 25: Fournier demeurait alors cul-de-sac du Doyenn¨¦, n¡ã 20.] 8. _O¨´ en sommes-nous? Question par C. Fournier, Am¨¦ricain, ¨¤ tous les sans-culottes ses fr¨¨res._ Imp. Mayer, s.d. (pluvi?se an III), in-4 de 8 pages. 9. _Massacres (sic) des prisonniers d'Orl¨¦ans. Fournier, dit l'Am¨¦ricain, aux Fran?ais._ Paris, 28 niv?se an VIII, in-8 de 16 pages. 10. _Aux honorables membres de la Chambre des d¨¦put¨¦s pour la pr¨¦sente session. M¨¦moire pr¨¦sent¨¦ par le sieur Fournier l'H¨¦ritier, dit l'Am¨¦ricain, demeurant ¨¤ Paris, rue Perdue, n¡ã 6, place Maubert._ [Paris], 1822, in-8 de 23 pages. III Quant aux _M¨¦moires secrets_ de Fournier, nous les imprimons pour la premi¨¨re fois, et il ne nous semble pas qu'aucun historien les ait consult¨¦s ou connus. Nous les avons trouv¨¦s aux Archives nationales, dans le carton F7 6504, qui contient les papiers de Fournier et une suite de documents officiels relatifs ¨¤ ses diverses arrestations. Fournier les avait probablement ¨¦crits en l'an II, pendant son incarc¨¦ration ¨¤ l'Abbaye. Il y a un brouillon et une copie de ces m¨¦moires, tous deux autographes. La copie s'arr¨ºte au r¨¦cit des ¨¦v¨¦nements du 17 juillet 1791. Le brouillon va jusqu'au r¨¦cit du massacre des prisonniers d'Orl¨¦ans, inclusivement. Il est souvent difficile ¨¤ lire, ¨¤ force de ratures et de surcharges. L'auteur a laiss¨¦ cet ¨¦crit inachev¨¦, et, comme on le verra, les phrases incoh¨¦rentes qui le terminent annon?aient une suite. La lecture des m¨¦moires de Fournier est plus int¨¦ressante qu'agr¨¦able. Ce condottiere de la R¨¦volution ¨¦crit comme un goujat. Mais ses sol¨¦cismes sont fort clairs[26] et sa plume grossi¨¨re suffit tr¨¨s bien ¨¤ l'expression de sa pens¨¦e, qui n'est ni d¨¦licate, ni complexe. Fournier est un brutal et l'esprit de la R¨¦volution n'est pas en lui. La devise fraternelle des Cordeliers ne hante ni le coeur, ni les l¨¨vres de ce Cordelier. C'est un haineux qui ne voit dans les grandes journ¨¦es de la R¨¦volution qu'une occasion de frapper. Il n'a d'autre id¨¦al que de commander ¨¤ une troupe arm¨¦e et de remplir sa bourse. Il n'a rien compris aux causes profondes des ¨¦v¨¦nements o¨´ il a ¨¦t¨¦ m¨ºl¨¦: il n'a vu que le fait du moment et n'a ¨¦prouv¨¦ que des sensations. [Note 26: Sauf dans le chapitre XI de ses m¨¦moires, qui n'est qu'un brouillon informe. Voir plus bas la note ¨¤ la page 42.] Mais son r?le d'agent d'ex¨¦cution a ¨¦t¨¦ consid¨¦rable. Il a contribu¨¦ de son bras au succ¨¨s de tous les coups d'¨¦tat populaires jusqu'¨¤ la chute du tr?ne. Ses col¨¨res ¨¤ la Duchesne ne lui ont jamais ?t¨¦ le sang-froid: il a toujours bien vu ce qu'il faisait et toujours bien vu ce que faisaient les autres. C'est ainsi qu'il a enregistr¨¦, dans les m¨¦moires que nous publions, des faits et des attitudes qui avaient ¨¦chapp¨¦ ¨¤ l'histoire. On verra que ce n¨¦grier ¨¦tait vaniteux comme un n¨¨gre: mais ne le prenez pas pour un menteur. Il a en poche presque toutes les preuves, parfois notari¨¦es, de ce qu'il avance. Il ne fait rien, sans demander un certificat. Les all¨¦gations essentielles de ses m¨¦moires sont d¨¦clar¨¦es conformes par des pi¨¨ces d?ment sign¨¦es qui font partie de ses papiers aux Archives. Ces pr¨¦cautions, qu'il pousse ¨¤ un point incroyable, ne sont point d'un v¨¦ritable homme de bien, et je me garderai de pr¨¦senter les m¨¦moires de Fournier comme absolument sinc¨¨res: cependant il est s?r que la plupart des faits qui y sont expos¨¦s sont vrais. Il est pr¨¦cieux pour l'histoire d'avoir ainsi le t¨¦moignage d'un des combattants de la rue sur les c¨¦l¨¨bres journ¨¦es du 14 juillet, des 5 et 6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 10 ao?t 1792. On verra combien de traits la plume de Fournier ajoute au tableau des batailles civiles, combien de d¨¦tails essentiels elle corrige ou compl¨¨te. Je ne crois pas qu'on puisse d¨¦sormais raconter ces journ¨¦es c¨¦l¨¨bres sans recourir ¨¤ Fournier. De plus, ces m¨¦moires sont utiles pour l'histoire, si mal connue, du club des Cordeliers. Les notes que nous avons ajout¨¦es au texte ont surtout pour objet de compl¨¦ter le r¨¦cit de Fournier par des extraits de ses papiers[27] ou de le confirmer par quelques-unes de ces attestations de t¨¦moins dont il corroborait ses dires. F.-A. AULARD. [Note 27: Notamment par des extraits d'un M¨¦moire expositif qu'il r¨¦digea le 3 f¨¦vrier 1790 et fit approuver par ses compagnons d'armes. Ce r¨¦cit de la conduite de Fournier au d¨¦but de la R¨¦volution est intitul¨¦: _M¨¦moire expositif des services patriotiques du sieur Fournier l'H¨¦ritier, ancien habitant de Saint-Domingue, o¨´ il a servi seize ans dans les milices bourgeoises, et depuis quatre ans domicili¨¦ ¨¤ Paris, rue des Vieux-Augustins, paroisse Saint-Eustache, n¡ã 28._ Fournier terminait son m¨¦moire en demandant ?qu'il lui f?t accord¨¦ une marque honorifique et distinctive qui annon?at manifestement ¨¤ ses concitoyens, et surtout aux colons de Saint-Domingue, des preuves non ¨¦quivoques de ses services patriotiques.? Les membres du Comit¨¦ de Saint-Eustache repouss¨¨rent cette demande en ces termes: ?Le Comit¨¦ de Saint-Eustache, en rendant justice au z¨¨le que M. Fournier a montr¨¦ dans le temps de la R¨¦volution, lui a exp¨¦di¨¦ le brevet de service auquel tous les officiers provisoires avaient droit de pr¨¦tendre. Il n'est pas en son pouvoir d'accorder d'actes de distinction, qui pourraient m¨¦contenter d'autres citoyens qui ont bien m¨¦rit¨¦ de la patrie.?] M¨¦MOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AM¨¦RICAIN[28] [Note 28: Fournier modifia ce titre apr¨¨s coup et l'amplifia, dans un des deux textes de ses m¨¦moires, de la mani¨¨re suivante: ?La Galerie des tra?tres ou M¨¦moires secrets de C. Fournier, Am¨¦ricain, contenant les d¨¦tails de la part active qu'il a eue dans les deux r¨¦volutions de France, en 1789 et en 1792, contenant aussi l'encha?nement des trahisons de Bailly, La Fayette, Louis Capet, Manuel, Petion, Santerre, Carra, et plusieurs autres personnages remarqu¨¦s tant dans les Assembl¨¦es l¨¦gislatives qu'ailleurs, pour servir de mat¨¦riaux essentiels ¨¤ l'histoire.?] _La post¨¦rit¨¦ saura tout._ AVANT-PROPOS L'histoire des deux r¨¦volutions qui ont extirp¨¦ la tyrannie du sol de la France et qui y ont fait germer la libert¨¦, l'¨¦galit¨¦, enfin la R¨¦publique; cette histoire ne pourra ¨ºtre bien compos¨¦e que du rapprochement des m¨¦moires isol¨¦s que produiront les principaux acteurs de la plus grande sc¨¨ne qui ait jamais eu droit d'¨¦tonner l'univers. Les journaux du temps, le plus souvent, ne peuvent rapporter que sur des aper?us pris au hasard, recueillis loin du th¨¦atre des faits et sans montrer la fili¨¨re des causes d'o¨´ sont sortis les diff¨¦rents r¨¦sultats. Le t¨¦moin oculaire et le coop¨¦rateur des grands actes r¨¦volutionnaires est dans une position bien plus favorable pour transmettre la v¨¦rit¨¦ aux g¨¦n¨¦rations futures. Si quelqu'un a suivi de pr¨¨s tous les mouvements de deux r¨¦volutions, je puis bien dire que c'est moi. Fran?ais, lisez ces m¨¦moires et vous me verrez agissant dans toutes les circonstances ¨¦clatantes. Ce n'est point une vaine gloriole qui me fait mettre ces circonstances au jour, mais j'ai pour but d'utilit¨¦ d'¨¦clairer plusieurs points importants de l'histoire, de vous faire voir se d¨¦voiler des manoeuvres qui vous apprendront ¨¤ conna?tre les hommes, et que tel tra?tre, dont le masque, au moment que j'¨¦cris, n'est point encore tomb¨¦, n'en a pas moins ¨¦t¨¦ une fausse idole ¨¤ qui les contemporaines regretteront bien d'avoir prostitu¨¦ leur encens[29]. Enfin vous observerez plus que jamais qu'au milieu de toutes les perfidies qui nous ont assaillis, si l'on croyait encore ¨¤ d'autres prodiges qu'¨¤ l'¨¦nergie et au courage des ames libres, on affirmerait que ce n'a pu ¨ºtre qu'une puissance merveilleuse qui a sauv¨¦ la nation. [Note 29: On verra d'ailleurs, vers la fin de ces m¨¦moires, les raisons qui me forcent tr¨¨s imp¨¦rieusement de leur donner la publicit¨¦. (Note de Fournier.)--On sait qu'il ne r¨¦alisa pas ce projet de publier ses m¨¦moires.] C'est une v¨¦rit¨¦ reconnue que le sentiment de la libert¨¦ est implant¨¦ naturellement dans tous les coeurs, et que, sous les gouvernements tyranniques, tout homme qui ne vit point des abus, soupire secr¨¨tement apr¨¨s le moment de briser sa cha?ne; mais il est encore tout naturel de remarquer que les individus qui se trouvent le plus t?t et le mieux pr¨¦par¨¦s aux r¨¦volutions contre le despotisme sont toujours ceux qui en ont le plus souffert. J'¨¦tais pr¨¦cis¨¦ment dans ce cas en France. J'y ¨¦tais revenu, apr¨¨s vingt et un ans de domicile aux colonies, r¨¦clamer vainement justice aupr¨¨s du roi et de ses ministres contre l'oppression la plus criminelle et la plus inou?e que j'avais ¨¦prouv¨¦e ¨¤ Saint-Domingue dans ma personne et dans mes biens.[30] [Note 30: J'avais ¨¤ Saint-Domingue une habitation et une guildiverie, ou fabrique de tafia, de valeur constat¨¦e de plus de cinq cent mille livres, voisine de celle des sieurs Guibert fr¨¨res, sur laquelle elle obtint une sup¨¦riorit¨¦ de succ¨¨s; elle ¨¦veilla leur jalousie. Ils ¨¦taient alli¨¦s au sieur de Bougars, intendant de la colonie, et ils avaient du cr¨¦dit aupr¨¨s de tous les officiers civils et militaires de l'?le. Ils profit¨¨rent de ces avantages pour me vexer impun¨¦ment. Chican¨¦, d'abord, sous de vains pr¨¦textes, menac¨¦ ensuite, poursuivi par d'infames calomnies, accus¨¦, emprisonn¨¦, je finis par avoir la douleur de voir ma guildiverie et mon habitation incendi¨¦es. Le cr¨¦dit des Guibert, qui leur avait fait commettre envers moi toutes les sc¨¦l¨¦ratesses sans coup f¨¦rir, passa de la colonie en France, o¨´ j'¨¦tais revenu pour y demander la justice que j'avais ¨¦t¨¦ loin de pouvoir trouver ¨¤ Saint-Domingue. Je la sollicitai en vain pr¨¨s du dernier roi et de ses ministres depuis 1781 jusqu'en 1789, et, sans le nouvel ordre des choses, je n'eusse jamais eu probablement la satisfaction de voir jour ¨¤ tirer aucun d¨¦bris de ma fortune spoli¨¦e et d¨¦truite par les criminels Guibert et leurs complices. (Note de Fournier.)--Le 5 juin 1791, il fit ¨¤ ce sujet une p¨¦tition ¨¤ l'Assembl¨¦e nationale, qui fut solennellement port¨¦e ¨¤ la barre par les Cordeliers. On trouvera le texte de cette p¨¦tition dans les papiers de Fournier aux Archives nationales. On y trouvera aussi, ¨¤ la date du 20 mars 1816, un rapport de police qui donne la version de ses ennemis sur son r?le ¨¤ Saint-Domingue: ?Il habita longtemps l'?le de Saint-Domingue o¨´ il fut chef d'atelier dans diverses habitations, et comme tel charg¨¦ de la correction des n¨¨gres. C'est sans doute dans ces fonctions qu'il contracta la f¨¦rocit¨¦ qui caract¨¦rise les principales actions de sa vie. Priv¨¦ de place, il parvint ¨¤ s'emparer de l'esprit et de la fortune d'une cr¨¦ole et ¨¦tablit une guildiverie ou fabrique de tafia. Mais le mauvais succ¨¨s de ses affaires lui inspira le dessein coupable de mettre le feu ¨¤ son ¨¦tablissement qui se trouvait ¨¤ proximit¨¦ de plusieurs habitations importantes et d'accuser de ce crime les propri¨¦taires, ses voisins. Ayant ¨¦t¨¦ d¨¦bout¨¦ de toutes ses r¨¦clamations et par suite consid¨¦r¨¦ comme un homme dangereux, il fut oblig¨¦ de quitter la colonie, etc.?] Il y avait en 1789 huit ann¨¦es enti¨¨res que je poursuivais cette justice aupr¨¨s des corrompus de la cour. J'avais aper?u depuis longtemps que j'¨¦tais men¨¦ par eux, et j'avais vu enfin que le parti-pris avait ¨¦t¨¦ de se jouer de moi et de ma fortune, de consacrer sans fa?on la spoliation de cette m¨ºme fortune et de me r¨¦duire ¨¤ la derni¨¨re indigence plut?t que de punir quelques pervers auteurs de ma ruine. La vengeance contre une telle infamie me devait donc ¨ºtre toute naturelle. Ainsi j'aurais ¨¦t¨¦ patriote par ressentiment, si je ne l'eusse ¨¦t¨¦ par caract¨¨re; on ne s'¨¦tonnera donc pas de me voir remplir un r?le tr¨¨s actif dans chacune des luttes contre la tyrannie, dont je vais offrir la description[31]. [Note 31: Tout Paris, toute la France a vu en 1785, 6, 7 et 8, mes m¨¦moires imprim¨¦s contre le gouvernement de Saint-Domingue, qui ont provoqu¨¦ la chute de tous les agents qui jusque-l¨¤ y exer?aient impun¨¦ment la plus criante tyrannie. On n'avait point encore vu dans ce temps-l¨¤ ¨¦crire contre le despotisme avec une vigueur pareille ¨¤ celle que j'employai. Je donnai sans doute le branle ¨¤ tous les hommes qui depuis os¨¨rent proclamer hautement les grandes v¨¦rit¨¦s qui ont fait ¨¦clore notre r¨¦g¨¦n¨¦ration. Il me reste un grand nombre d'exemplaires de ces m¨¦moires que l'on peut trouver chez moi. (Note de Fournier.)--Nous n'avons pas pu nous procurer ces m¨¦moires.] CHAPITRE PREMIER 30 JUIN 1789. _¨¦largissement des gardes fran?aises enferm¨¦s ¨¤ l'Abbaye par ordre du despotisme._ J'avais vu arriver avec joie, au commencement de 1789, le d¨¦veloppement de l'esprit public qui ouvrait l'entr¨¦e ¨¤ notre heureuse g¨¦n¨¦ration. Je contemplais en philosophe l'approche du terme o¨´ elle devait ¨¦clore et, avec des affections plus analogues ¨¤ l'esprit militaire, j'attendais pour saisir la premi¨¨re occasion de l'acc¨¦l¨¦rer. Elle se pr¨¦senta au 30 juin, quand au Palais, alors Royal, on vint rapporter que plusieurs gardes-fran?aises venaient d'¨ºtre emprisonn¨¦s ¨¤ l'abbaye de Saint-Germain pour avoir refus¨¦ le serment exig¨¦ par leurs officiers de faire feu sur le peuple dans le cas o¨´ il s'insurgerait. Ces braves et g¨¦n¨¦reux soldats, mille fois louables pour ¨ºtre les premiers qui aient rendu hommage ¨¤ la libert¨¦, devaient se voir transf¨¦rer, dans la nuit, aux prisons de Bic¨ºtre, pour y ¨ºtre pendus entre les deux guichets, ¨¤ la mani¨¨re ex¨¦crablement famili¨¨re des tyrans. Leurs camarades qui nous venaient apprendre cette horrible nouvelle nous cri¨¨rent dans leur d¨¦sespoir: ?_Fran?ais, on immole nos fr¨¨res. Si vous perdez une minute pour les sauver, la libert¨¦ que nous sommes sur le point de conqu¨¦rir vous ¨¦chappe; parlez, ce moment va d¨¦cider si nous serons affranchis ou esclaves_.? Ce discours produisit son effet sur tous les esprits. J'en remarquai la bonne disposition sur tous les visages et j'en profitai; ce fut moi qui, ¨¦levant la voix du milieu de la foule, m'¨¦criai: ?Amis, le temps presse, ne reculons pas le moment de la libert¨¦, les tyrans font leurs derniers efforts pour l'¨¦touffer avant sa naissance: intimidons-les par notre courage; si quelqu'un h¨¦site de se mettre ¨¤ votre t¨ºte, me voici tout pr¨ºt; allons d¨¦livrer nos g¨¦n¨¦reux fr¨¨res, marchons ¨¤ l'Abbaye[32].? [Note 32: Il y a dans les papiers de Fournier un imprim¨¦ sans lieu ni date, qui donne la liste des soldats punis avec les motifs de leurs punitions. En voici le texte: _¨¦tat des soldats du r¨¦giment des Gardes fran?aises qui ont ¨¦t¨¦ d¨¦livr¨¦s le mardi 30 juin des prisons de l'abbaye Saint-Germain-des-Pr¨¨s._ COMPAGNIES. NOMS. OBSERVATIONS. S. Blancard. Candellier. Le 28 juin.--Pour ¨ºtre rentr¨¦ ¨¤ dix heures trois quarts; tr¨¨s mauvais sujet. Flavigny. Martin. Le 30 juin.--Au cachot pour avoir Dervaux. maltrait¨¦ un de leurs camarades qui Desmarais. n'avait pas voulu sortir ¨¦tant consign¨¦, apr¨¨s l'avoir bless¨¦ d'un coup d'¨¦p¨¦e au bras et l'avoir mis hors de combat. Menilglaisc. Copin. Le 24 juin.--D¨¦serteur. Bocquensay. Vatonne. Le 28 mai.--D¨¦serteur. De Brache. Merix. Le 6 juin.--D¨¦serteur. D¨¦p?t. Chauchon. Le 30 mai.--D¨¦serteur. Mazancourt. Luyot. Le 29 juin.--A escalad¨¦ le mur de la caserne, ¨¦tant de garde; a vendu deux de ses chemises. D¨¦p?t. Raymond. Le 28 mars.--A vol¨¦ six livres ¨¤ un de ses camarades. Sainte-Marie. Bourdon. Le 27 juin.--Par ordre de M. de Gailhac, capitaine, pour le soustraire ¨¤ vengeance des grenadiers auxquels il n'a pas rendu une lettre anonyme qui leur ¨¦tait adress¨¦e, le jour que les soldats se sont ¨¦vad¨¦s. De Brache. Gollard. Le 30 juin.--Pour avoir menac¨¦ de tuer son sergent. _L'Huillier_. Pour indiscipline marqu¨¦e et propos s¨¦ditieux. Boury. Dupuis. Pour s'¨ºtre r¨¦volt¨¦ contre son caporal et avoir engag¨¦ les autres grenadiers ¨¤ le jeter par la fen¨ºtre.] Ces derniers mots: _Marchons ¨¤ l'Abbaye_, furent comme un ¨¦cho r¨¦p¨¦t¨¦ par toutes les bouches, et d¨¨s l'instant le peuple ¨¤ ma suite vola ¨¤ la forteresse qui renfermait les victimes. Arriv¨¦s ¨¤ la porte, l'ouverture en est demand¨¦e simultan¨¦ment par moi et plusieurs autres citoyens; on la refuse. Je ne d¨¦lib¨¨re pas, je me transporte, avec plusieurs compagnons de cette exp¨¦dition, dans la Cour du Dragon. Nous y faisons emplettes, et je paie de mon argent des masses et des pinces, avec lesquelles nous allons briser et enfoncer les fatales portes[33]. Nos d¨¦tenus, qui ¨¦taient avec l'affreuse perspective de n'avoir plus que pour quelques moments d'existence, se voient rendus ¨¤ la vie; ils joignent leurs acclamations de joie aux n?tres et ils reviennent avec nous au Palais-Royal, o¨´ tout le peuple qui les attend leur donne des f¨ºtes. On s'embrasse fraternellement, on jure de se soutenir les uns les autres vis-¨¤-vis de tous les efforts du despotisme contre la libert¨¦ naissante; c'est dans ces sentiments que tous ceux qui aspiraient ¨¤ ¨ºtre bient?t des citoyens se quittent ce jour-l¨¤. [Note 33: Beaulieu pr¨¦tend qu'il est de toute fausset¨¦ que les portes aient ¨¦t¨¦ forc¨¦es. (_Essais historiques sur les causes et les effets de la R¨¦volution de France_, I, 287.)] Croira-t-on que g¨¦n¨¦ralement on ¨¦tait encore si loin des principes ¨¤ cette ¨¦poque que, le lendemain de l'¨¦v¨¦nement que je viens de d¨¦crire, on parut croire que ceux qui, la veille, avaient ¨¦t¨¦ soustraits au couteau de la tyrannie par la protection du peuple souverain avaient besoin du pardon de celui qui, ¨¤ Versailles, n'exer?ait la supr¨ºme puissance que par usurpation? Il est cependant vrai qu'on fit pour les gardes fran?aises l'absurde d¨¦marche d'aller ¨¤ ce Versailles solliciter _leur grace_ aupr¨¨s du dernier roi, qui, au milieu des agitations r¨¦volutionnaires qui se succ¨¦daient alors avec beaucoup de rapidit¨¦, n'osa point manifester ¨¦videmment les v¨¦ritables dispositions de son ame alti¨¨re. Il est tr¨¨s s?r que ce fameux despote ¨¦tait vivement choqu¨¦ de l'acte auquel les prisonniers devaient leur d¨¦livrance. Le plus profond m¨¦pris de son insolente autorit¨¦ n'y ¨¦tait pas d¨¦guis¨¦. Ainsi, au lieu de grace, il e?t satisfait son inclination sanguinaire en envoyant bien vite au gibet ceux qui, par un coup heureux, en ¨¦taient d¨¦j¨¤ ¨¦chapp¨¦s. Mais le moment ¨¦tait un moment de terreur pour le tyran; il devait donc, ainsi qu'il a toujours su si bien le faire, dissimuler. Il le fit, mais pourtant sans perdre l'espoir de satisfaire sa vengeance et sa soif du sang. Le syst¨¨me des tyrans en chef et subalternes, pour ¨¦touffer les premi¨¨res ¨¦tincelles de la libert¨¦ et perp¨¦tuer l'esclavage de la nation, ¨¦tait de faire de temps ¨¤ autre, divers essais pour faire assassiner le peuple par les troupes. On avait commenc¨¦ par provoquer le pillage et l'incendie de la manufacture R¨¦veillon, pour prendre occasion de faire fusiller les citoyens par les soldats. Mais l'opinion publique qui, bient?t ¨¦clair¨¦e sur cette atrocit¨¦, criait vengeance contre leurs auteurs; mais les soldats qui d¨¦ploraient am¨¨rement l'erreur qui les avait rendus l'instrument d'une telle oppression, avaient d¨¦j¨¤ rendu ¨¤ cette ¨¦poque le despotisme tr¨¨s circonspect et tr¨¨s craignant de blesser le peuple. Il crut que des instants plus prosp¨¨res pourraient bient?t succ¨¦der. En cons¨¦quence, il temporisa. Mais, le 14 juillet, jour marqu¨¦ dans les destins des si¨¨cles, arriva pour d¨¦ranger tous les noirs projets des oppresseurs de la terre. La justice de fait fut rendue aux braves gardes fran?aises et le despote n'eut plus le temps de songer ¨¤ les punir. CHAPITRE II 12 JUILLET 1789. _Lambesc aux Tuileries._ Jusqu'¨¤ l'¨¦poque ¨¤ jamais m¨¦morable du 14, l'infame horde des valets de la cour n'avait point encore appris ce que peut le peuple uni dans toute sa masse et qui, las du joug, a s¨¦rieusement r¨¦solu de le briser. Cette caste orgueilleuse de soi-disant nobles, en possession depuis des si¨¨cles de vexer impun¨¦ment la multitude, croyait toujours conserver cet odieux privil¨¨ge. C'est sans doute sur ces principes que l'atroce Lambesc fit le 12 son entr¨¦e aux Tuileries, o¨´ il commit l'acte affreux de massacrer un vieillard paisible et sans d¨¦fense. Ce fut aux cris que le sang de cette victime fit jeter ¨¤ tout Paris que plusieurs citoyens et moi, toujours en ¨¦veil depuis qu'il ¨¦tait question de travailler au salut de la patrie, nous nous rend?mes sur le th¨¦atre du sacrifice. Des ¨¦p¨¦es ¨¦taient les seules armes que les simples particuliers eussent alors. C'est avec ces fr¨ºles instruments de d¨¦fense que nous osames braver la fureur du sanguinaire Lambesc et de sa troupe aveugl¨¦ment f¨¦roce. Le seul courage de la libert¨¦ nous rendit compl¨¨tement victorieux du ma?tre esclave et de ses subalternes. Nous les expulsames du Jardin des Tuileries, et, pour assurer le succ¨¨s de notre exp¨¦dition en pr¨¦venant leur retour, nous sommes rest¨¦s jusqu'¨¤ minuit ¨¤ la place de la R¨¦volution, lors appel¨¦e de Louis XV. Personne ne s'avisa de venir nous y troubler[34]. [Note 34: Sur l'affaire du prince Lambesc, voir aussi le _Pr¨¦cis historique et justificatif de Charles-Eug¨¨ne de Lorraine, prince de Lambesc_, s.l.n.d. (1790), in-4. Bibl. nat., Lb 39/3350. Nous avons annonc¨¦ dans notre introduction que nous reproduirions en note, ¨¤ titre de variantes, les principaux passages du _M¨¦moire expositif_ que Fournier r¨¦digea le 3 f¨¦vrier 1790 et fit approuver ¨¤ ses compagnons d'armes. Voici ce qu'on y lit sur les ¨¦v¨¦nements qui font l'objet de ce chapitre: ?On ne se rappelle encore qu'avec une sorte de saisissement, la consternation, le trouble et l'effroi qui commenc¨¨rent ¨¤ d¨¦soler tout Paris, dans l'apr¨¨s-midi du 12 juillet dernier. Les troupes camp¨¦es aux Champs-Elys¨¦es jet¨¨rent avec une audace effr¨¦n¨¦e, sous les ordres du prince Lambesc, la confusion et le trouble jusque dans le jardin des Tuileries. ?Le sieur Fournier, qui s'¨¦tait d¨¦j¨¤, depuis plusieurs jours, abouch¨¦ avec une cinquantaine d'anciens militaires de sa connaissance pour se tenir pr¨ºts en armes au premier mouvement des troupes, s'y porta avec sa nouvelle compagnie pour les en chasser, jusqu'¨¤ dix heures du soir.?] CHAPITRE III 13 JUILLET 1789 _Premi¨¨re formation des citoyens en corps arm¨¦. J'en suis nomm¨¦ le chef._ D¨¦j¨¤ l'on ¨¦tait bien p¨¦n¨¦tr¨¦ que le temps ¨¦tait venu de travailler ¨¤ la conqu¨ºte de la libert¨¦; ainsi chacun sentait qu'aucun moment n'¨¦tait ¨¤ perdre. Tous les bons citoyens ¨¦taient en ¨¦tat de surveillance permanente. L'annonce des dangers avait fait porter le peuple, d¨¨s les quatre heures du matin, au Palais-Royal, aujourd'hui le jardin de l'¨¦galit¨¦. J'y arrivai ¨¤ cinq heures. Le peuple d¨¦lib¨¦rait pour la formation des citoyens en corps national arm¨¦ et pour le choix d'un chef. Ce fut sur moi que ce choix tomba. D¨¨s lors nous nous m?mes en ¨¦tat permanent de service militaire, et chacun de nous appr¨¦ciant d¨¦j¨¤, dans toute leur ¨¦tendue, les devoirs que lui impose la qualit¨¦ de d¨¦fenseur de la libert¨¦, consid¨¨re que sa tache n'est plus que de se mettre en perp¨¦tuelle opposition contre le despotisme et tous ses satellites. Je sors du Palais-Royal ¨¤ la t¨ºte de mes fr¨¨res d'armes. La seule confiance qu'inspire le sentiment de la libert¨¦ nous faisait nous consid¨¦rer comme ¨¦tant en armes. Nous n'avions encore que des batons, de vieilles ¨¦p¨¦es, des croissants, des fourches, des b¨ºches, etc., et c'est d¨¨s ce moment que commenc¨¨rent les patrouilles. Nous entrons dans la rue Saint-Honor¨¦, et parvenus devant la porte de l'Oratoire, nous arr¨ºtons un cavalier qui portait des paquets ¨¤ Saint-Denis aux troupes qui y ¨¦taient camp¨¦es. Je fis saisir ces paquets et nous les portames ¨¤ l'H?tel de Ville. J'en descendis et, avec l'avis de mes camarades, je fis aussit?t sonner le tocsin. D¨¦j¨¤ trop d'indices s'¨¦taient cumul¨¦s pour nous faire sentir la n¨¦cessit¨¦ de cette grande mesure. Ce son d'alarme ayant donn¨¦ l'¨¦veil g¨¦n¨¦ral dans Paris, ce me fut une conqu¨ºte ais¨¦e que celle de m'emparer de plusieurs corps de garde occup¨¦s par des soldats encore au compte des despotes, mais dont le coeur ¨¦tait d¨¦j¨¤ gagn¨¦ ¨¤ la nation. Presque tous vinrent s'unir ¨¤ moi et grossir ma troupe; elle s'augmenta sp¨¦cialement de tous les braves du corps de garde de la pointe Saint-Eustache et de celui des gardes fran?aises de la rue de la Jussienne. A trois heures, nous nous sommes ralli¨¦s ¨¤ l'¨¦glise Saint-Eustache et j'y fus proclam¨¦ commandant ¨¤ l'unanimit¨¦[35]. Mon corps se montait le m¨ºme soir ¨¤ huit cents hommes, lorsque nous nous emparames ¨¤ la nuit tombante de la salle des francs-ma?ons, rue Coq-H¨¦ron, o¨´ j'¨¦tablis mon corps de garde[36]. [Note 35: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, un proc¨¨s-verbal de sa nomination de capitaine commandant d'une des compagnies du district de Saint-Eustache (13 juillet 1789).] [Note 36: _M¨¦moire expositif_: ?Le lendemain matin 13, le district Saint-Eustache s'¨¦tait assembl¨¦, comme tous les districts, pour aviser aux moyens de sauver la chose publique en danger. Le sieur Fournier s'y rendit. Il y exposa, avec autant d'int¨¦r¨ºt que de force, qu'il n'¨¦tait pas question dans un moment aussi critique de faire de beaux et longs discours, mais qu'il fallait s'armer courageusement, sans diff¨¦rer, et d¨¦fendre la cit¨¦ en danger; que, dans ce dessein, il avait d¨¦j¨¤ form¨¦, sur le district, un corps de volontaires bien arm¨¦s tout pr¨ºts ¨¤ se porter partout o¨´ le besoin et le danger commun les appelleraient. Cette motion fut sur le champ adopt¨¦e unanimement, et le sieur Fournier reconnu, en cons¨¦quence, chef pour commander un corps de troupes dans la d¨¦fense tr¨¨s urgente de la cit¨¦. ?Le m¨ºme jour, il ¨¦tablit un corps de garde avec ces cinquante volontaires dans la rue Coq-H¨¦ron. Bient?t trois cent cinquante autres braves, tant gardes fran?aises et suisses que bourgeois patriotes, se joignirent au sieur Fournier; ce qui composa tout ¨¤ coup un corps de quatre cents volontaires, lequel, s'¨¦tant promptement augment¨¦ du double, se divisa en huit compagnies de cent hommes chacune. ?Ce corps de volontaires, dont le bel ordre et la r¨¦gularit¨¦ se firent admirer de tout Paris, a constamment servi avec z¨¨le, intelligence et d¨¦sint¨¦ressement durant les quatre mois qu'il est rest¨¦ en activit¨¦, et re?ut, de toutes parts, des ¨¦loges m¨¦rit¨¦s pour sa conduite g¨¦n¨¦reuse et sa bravoure.?] CHAPITRE IV 14 JUILLET 1789 _Mon r?le ¨¤ la Bastille_[37]. [Note 37: Les services de Fournier ¨¤ cette ¨¦poque sont attest¨¦s par divers certificats joints ¨¤ son dossier aux Archives. Citons notamment une affiche imprim¨¦e, en date du 13 ao?t 1789, sign¨¦e des officiers composant le bureau du district de Saint-Eustache. Ces officiers attestent l'honorabilit¨¦ de Fournier qui a rempli les fonctions de capitaine du district depuis le 12 juillet dernier. Il y a aussi un imprim¨¦, en date du 5 septembre 1789, intitul¨¦: _Extrait d'un m¨¦moire concernant les services de la compagnie de M. Fournier, l'un des commandants du district de Saint-Eustache_; s.l.n.d. (5 septembre 1789), in-8 de 7 pages. Ce m¨¦moire, sign¨¦ des officiers et soldats de la compagnie de Fournier, est rev¨ºtu de l'approbation de La Fayette.] La chaleur de la libert¨¦ ¨¦tait mont¨¦e au plus haut point du thermom¨¨tre. Tous les esprits se trouvaient anim¨¦s de son feu divin. Le peuple ¨¦tait parvenu ¨¤ acqu¨¦rir le sentiment de la souverainet¨¦, et il ne voulait pas tarder davantage ¨¤ montrer aux despotes qu'il ¨¦tait capable d'en prendre l'exercice. J'avais senti avec tous les bons patriotes que le moment de livrer combat ¨¦tait arriv¨¦. Il fallait s'y pr¨¦parer par toutes les dispositions n¨¦cessaires. Je vais ¨¤ la Ville avec un d¨¦tachement nombreux pour demander des munitions; on m'en refuse. Le sc¨¦l¨¦rat Flesselles, pr¨¦v?t des marchands, et ses ¨¦chevins n'avaient pas un syst¨¨me qui s'adaptat ¨¤ nos projets de r¨¦volution. L'indignation que leur proc¨¦d¨¦ excite en moi m'aurait peut-¨ºtre port¨¦ ¨¤ des mouvements sinistres, si je n'eusse ¨¦prouv¨¦ une diversion par des cris: _¨¤ la Bastille!_ qui tout ¨¤ coup vinrent remplir la place de Gr¨¨ve et tous les environs de la Maison de Ville. Je cours avec mon d¨¦tachement ¨¤ la Bastille, je me place pr¨¨s du pont-levis, du c?t¨¦ des cuisines: on jugera que je n'¨¦tais pas dans l'endroit le moins p¨¦rilleux, quand j'aurai appris que deux citoyens ¨¤ mes c?t¨¦s furent bless¨¦s ¨¤ mort, que deux jeunes gens de douze ¨¤ quinze ans y eurent chacun un bras perc¨¦ d'une balle, et que moi-m¨ºme je fus l¨¦g¨¨rement bless¨¦ ¨¤ la jambe droite. J'aper?us que, sans munitions, sans armes, nous ¨¦tions dans la situation de ne pouvoir opposer qu'une bonne volont¨¦ inutile et que nous p¨¦ririons tous l'un apr¨¨s l'autre sans rien gagner sur nos ennemis. Alors je jugeai que c'¨¦tait d¨¦j¨¤ trop de sang vers¨¦ sans fruit et qu'il ne fallait pas laisser plus longtemps des braves gens expos¨¦s en vain. J'arr¨ºtai une double mesure, celle de faire transporter mes bless¨¦s ¨¤ l'H?tel de Ville et celle d'y retourner moi-m¨ºme pour montrer les dents aux tra?tres municipes d'alors et en obtenir, bon gr¨¦ mal gr¨¦, des munitions. Je trouvai ¨¤ la Ville l'infame Flesselles et l'intrigant Lasalle. Je les for?ai de me d¨¦livrer dix livres de balles et six livres de poudre; ce fait est constat¨¦ par les proc¨¨s-verbaux de l'H?tel de Ville. On peut y v¨¦rifier que c'est moi qui m'y suis fait d¨¦livrer des munitions le premier et qui de suite en ai fait d¨¦livrer ¨¤ deux ou trois autres personnes ¨¤ peu pr¨¨s m¨ºme quantit¨¦. De ce moment, mes vues sur le plan d'attaque de la Bastille s'¨¦tendirent. Je n'eus pas de peine ¨¤ concevoir que les secours que je venais d'obtenir ¨¦taient trop faibles pour mettre ¨¤ port¨¦e de faire avec avantage le si¨¨ge de la forteresse. J'avise donc ¨¤ de plus grands moyens. Je descends sur la place de Gr¨¨ve; l¨¤, ma sensibilit¨¦ est mise ¨¤ l'¨¦preuve par le spectacle de mes bless¨¦s que je retrouve et que personne n'a encore song¨¦ ¨¤ secourir. Apr¨¨s avoir pourvu ¨¤ ce qu'ils soient transport¨¦s ¨¤ l'h?pital, je distribue mes munitions aux citoyens de mon commandement qui avaient des fusils et je les renvoie ¨¤ la Bastille pour garder, en attendant mon retour, une grosse pi¨¨ce de canon d¨¦j¨¤ saisie par mes fr¨¨res d'armes ¨¤ l'arsenal. Je poursuis aussit?t l'ex¨¦cution du plan que je viens de dire avoir con?u de procurer de grands moyens de vaincre. Je cours ¨¤ la t¨ºte de mes braves aux Invalides; nous y p¨¦n¨¦trons sans ¨¦prouver de r¨¦sistance notable; sans doute, ce fut moins le patriotisme que la peur qui d¨¦termina l'¨¦tat-major des Invalides ¨¤ ne point montrer une grande opposition, lorsque les citoyens se pr¨¦sent¨¨rent chez eux. Les officiers de cette maison firent cependant preuve de dispositions bien ¨¦quivoques, lorsque je leur demandai des armes, et qu'ils r¨¦pondirent n'en point avoir. Il fallut leur en arracher. A la suite d'une perquisition tr¨¨s exacte, nous d¨¦couvrons dans une cave 1,800 fusils que je fais distribuer tant ¨¤ mon corps qu'¨¤ d'autres citoyens. On sait que ce n'¨¦tait l¨¤ qu'une partie des armes des Invalides, et qu'il y fut pris en tout, ce jour-l¨¤, trente-deux mille fusils. Je me transporte dans un magasin o¨´ je suis instruit qu'il y a des munitions; nous y prenons plusieurs barils de poudre. Je me reconnais d¨¨s lors un peu plus en ¨¦tat de me pr¨¦senter devant l'antre fameux du despotisme. Dans les grands moments de crise, il est bien avantageux de songer ¨¤ tout. Je ne devais pas perdre de vue l'ordre int¨¦rieur: c'est pourquoi je d¨¦tachai une partie de mon monde pour l'envoyer faire le service au corps-de-garde de la rue Coq-H¨¦ron. Avec le surplus, je me rendis de nouveau ¨¤ la Bastille. C'est en y faisant notre entr¨¦e victorieuse que nous aper??mes les premi¨¨res v¨¦ritables lueurs de la libert¨¦. Je ne participai en rien ¨¤ la conduite qui fut faite de De Launey ¨¤ l'H?tel de Ville. Je restai ¨¤ la Bastille avec mes fr¨¨res d'armes pendant toute la nuit, pour assurer dans ces premiers moments la conservation de notre int¨¦ressante conqu¨ºte[38]. [Note 38: _M¨¦moire expositif_: ?Le mardi 14, d¨¨s six heures du matin, quatre cents volontaires, sous les ordres du sieur Fournier, se rendirent ¨¤ l'H?tel de Ville pour y demander, mais inutilement, au sieur Flesselles des armes et des munitions. Sur le refus de ce magistrat municipal, le sieur Fournier, apr¨¨s en avoir instruit sa troupe et d¨¦lib¨¦r¨¦ avec ses officiers, se transporta avec eux sur l'heure m¨ºme ¨¤ la Bastille pour en conqu¨¦rir. Un petit nombre seulement ¨¦taient arm¨¦s de fusils, les autres ne l'¨¦taient que de sabres et de batons; ils enfonc¨¨rent n¨¦anmoins l'entr¨¦e et s'y avanc¨¨rent jusqu'aupr¨¨s de la cuisine. A la droite du sieur Fournier, tout pr¨¨s du grand pont-levis, un garde fran?aise fut bless¨¦ ¨¤ mort et un jeune homme de quatorze ans transperc¨¦ d'une balle. Le sieur Fournier, pour leur procurer des secours, les fit transporter ¨¤ l'H?tel de Ville. ?Sur une seconde demande faite ¨¤ grands cris, m¨ºl¨¦s de reproches amers dict¨¦s par l'indignation, le sieur Fournier ne put obtenir du tra?tre Flesselles qu'environ dix livres de poudre et quatre livres de balles: cette modicit¨¦ de munition ¨¦tait, de la part de l'officier municipal, une vraie d¨¦rision. ?Descendu sur la place, le sieur Fournier d¨¦lib¨¦ra de nouveau avec les officiers de sa troupe sur le parti ¨¤ prendre dans une aussi pressante n¨¦cessit¨¦, et il fut r¨¦solu, d'une voix unanime que les volontaires, qui n'¨¦taient pas convenablement arm¨¦s, se rendraient d¨¨s l'instant, sous la conduite du sieur Pelletier de l'¨¦pine, ¨¤ l'H?tel royal des Invalides pour s'emparer de la grosse artillerie et des fusils dont on s'armerait. Cette r¨¦solution fut ponctuellement ex¨¦cut¨¦e. ?Le sieur Fournier, qui s'¨¦tait fortement persuad¨¦ que la Bastille, si elle ¨¦tait attaqu¨¦e vivement de plusieurs c?t¨¦s ¨¤ la fois, n'¨¦tait pas imprenable, retourna continuer l'attaque avec tous les volontaires qui s'¨¦taient arm¨¦s. Ils combattirent avec intr¨¦pidit¨¦ sans relache jusqu'¨¤ ce que l'entr¨¦e en e?t ¨¦t¨¦ victorieusement forc¨¦e, alors ils s'empar¨¨rent ¨¤ l'instant des cachots qui, selon eux, semblaient ¨ºtre les plus suspects. ?Tandis que le sieur Fournier ¨¦tait occup¨¦ de la sorte, le sieur de l'¨¦pine, qui s'¨¦tait empar¨¦ de la grosse artillerie des Invalides, s'occupait, sous ses ordres, du placement des divers canons conquis, du soin de les faire conduire et de les faire placer ¨¤ l'H?tel de Ville, o¨´ le sieur de Flesselles n'¨¦tait plus, au clo?tre Saint-Honor¨¦, au Palais-Royal, etc.?] CHAPITRE V 15 JUILLET 1789 _J'ach¨¨ve la destruction du tombeau de la tyrannie. J'en sauve les papiers._ A la pointe du jour, je me rendis ¨¤ mon corps-de-garde o¨´ j'ai rassembl¨¦ une grande force arm¨¦e, compos¨¦e d'un nombre consid¨¦rable de citoyens ensemble, de gardes fran?aises, gardes suisses, etc. Je revins avec ce renfort ¨¤ la Bastille. J'avais senti la n¨¦cessit¨¦ d'avoir ce renfort pour lever les obstacles qui s'opposaient ¨¤ ce que les patriotes achevassent ce que la veille ils avaient si heureusement commenc¨¦. On avait bien ouvert la plupart des cachots le 14; on avait d¨¦livr¨¦ les prisonniers qui s'y ¨¦taient trouv¨¦s; mais la pr¨¦cipitation et l'¨¦tourdissement avaient ¨¦t¨¦ le r¨¦sultat n¨¦cessaire de la sc¨¨ne extraordinaire qui s'¨¦tait offerte. Plusieurs cachots s'¨¦taient d¨¦rob¨¦s ¨¤ l'exactitude des recherches du m¨ºme jour 14; d¨¦couverts le 15, j'en avais requis l'ouverture. Des hommes, sous le nom de d¨¦put¨¦s de l'H?tel de Ville, s'y opposaient. ¨¦tonnante chose que, le lendemain d'un jour o¨´ le peuple fran?ais avait d¨¦ploy¨¦ tant d'¨¦nergie, des esclaves eussent os¨¦ vouloir faire r¨¦trograder la R¨¦volution! J'entre; je fais occuper tous les postes par ma troupe; je demande aux pr¨¦tendus d¨¦put¨¦s leurs pouvoirs; je demande ¨¦galement les cl¨¦s des cachots qui restent ¨¤ ouvrir: on me refuse tout. Je prends le parti de faire rompre et briser toutes les portes de ces affreuses demeures s¨¦pulcrales, o¨´ nous nous attendions de trouver encore quelques victimes enterr¨¦es vives. Personne n'habitait plus ces sombres et infernaux s¨¦jours; mais des cha?nes, et autres instruments de supplice qui s'offrirent ¨¤ notre vue, nous apprirent que c'¨¦tait l¨¤ o¨´ les malheureux que l'on voulait conduire ¨¤ la mort par de longues souffrances expiaient des actes sans doute vertueux aux yeux de la raison, mais qui, aux yeux du despotisme, ¨¦taient les derniers des crimes. Trois mesures importantes me restaient ¨¤ suivre ¨¤ la Bastille pour assurer ¨¤ la nation tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de sa conqu¨ºte. J'en dirigeai l'ex¨¦cution avec toute l'exactitude qu'un z¨¨le sans bornes peut inspirer. La premi¨¨re de ces mesures consista ¨¤ d¨¦loger tout le canon de la Bastille pour en armer Paris: mes fr¨¨res d'armes, ainsi que moi, nous en f?mes la distribution dans tous les districts. La seconde mesure ¨¦tait de mettre dans un s?r d¨¦p?t une quantit¨¦ immense de papiers dans lesquels il devait se trouver de quoi transmettre ¨¤ la post¨¦rit¨¦ l'histoire compl¨¨te des grands forfaits du despotisme en France, afin de l¨¦guer ¨¤ nos neveux, avec la libert¨¦ consolid¨¦e, une perp¨¦tuelle horreur et un sentiment durable de d¨¦fiance contre le retour de la tyrannie. Nous f?mes charger quatre voitures de ces papiers, que nous avions r¨¦unis tant dans des cartons que dans des caisses, et nous les d¨¦posames ¨¤ l'H?tel de Ville. J'observe que ce n'¨¦tait encore qu'une partie des papiers de la Bastille. Le peuple, avide de p¨¦n¨¦trer dans les horribles secrets du despotisme, en avait fait la veille un tr¨¨s grand gaspillage. J'ai de Manuel une lettre par laquelle il m'avait annonc¨¦ que le d¨¦pouillement serait fait de cette partie d¨¦pos¨¦e ¨¤ la Ville, et que cet extrait des atrocit¨¦s de la tyrannie recevrait la publicit¨¦ la plus compl¨¨te[39]. J'ignore pourquoi rien n'en a ¨¦t¨¦ fait. Mais Manuel m'a appris ¨¤ le conna?tre: il a eu apparemment ses raisons de cacher au peuple les monstrueux secrets du despotisme. Et pourquoi le Conseil g¨¦n¨¦ral de la Commune ne met-il pas au rang de ses devoirs de les d¨¦voiler? Ces horribles myst¨¨res appartiennent au peuple. Comme citoyen, comme membre du peuple, je somme, au nom du peuple, le Conseil g¨¦n¨¦ral de lui donner connaissance de ce d¨¦p?t horrible et pr¨¦cieux. [Note 39: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, une lettre de Manuel relative aux papiers de la Bastille, et dat¨¦e du 19 mai 1792.] Enfin, la derni¨¨re mesure fut de d¨¦sesp¨¦rer l'aristocratie, qui pouvait croire ¨¤ une nouvelle r¨¦surrection, et de lui montrer la volont¨¦ ferme et constante du peuple fran?ais, en pr¨¦venant la r¨¦¨¦dification du monument honteux de la barbarie des rois. Mes harangues au peuple, pour l'engager ¨¤ se livrer ¨¤ la d¨¦molition de la Bastille, eurent un prompt effet. Un peuple dispos¨¦ aux r¨¦volutions pour la libert¨¦ est tr¨¨s docile aux conseils d'ex¨¦cution qui lui sont donn¨¦s pour tout ce qui lui para?t tendre ¨¤ le faire arriver au but[40]. [Note 40: _M¨¦moire justificatif_: ?Cependant les volontaires n'avaient pas d¨¦sempar¨¦ de la Bastille: leur pr¨¦sence y ¨¦tait n¨¦cessaire pour y maintenir l'ordre et y veiller ¨¤ la s?ret¨¦ des citoyens qui s'y portaient en foule. Dans une telle confusion, il ¨¦tait in¨¦vitable qu'il s'y comm?t des abus: ils en firent cesser quelques-uns et en r¨¦prim¨¨rent d'autres. Une chose surtout fixa leur attention et parut demander leurs soins, c'¨¦tait un cachot ferm¨¦ dont la porte ¨¦tait gard¨¦e par plusieurs gardes particuliers. Le sieur Fournier, inform¨¦ que ce cachot contenait les archives de la Bastille, que depuis cinq heures du matin (c'¨¦tait le 15, le lendemain de la prise) des personnes, se pr¨¦tendant munies d'une commission de la Ville, avaient fait un d¨¦pouillement provisoire des papiers de ces archives, en avaient form¨¦ des liasses consid¨¦rables et rempli des malles. Quatre voitures d¨¦j¨¤ charg¨¦es de ces papiers ¨¦taient pr¨ºtes ¨¤ partir. Le sieur Fournier, sur le refus de repr¨¦senter la commission et sur le mauvais compte qui lui fut rendu de la distribution de ces papiers et de ce que contenait le cachot, donna ordre d'enfoncer la porte. Il fit arr¨ºter un sieur Charlet, qui paraissait ¨ºtre un porteur de clef, et qui se disait ¨¦lecteur et commissaire de la Ville au d¨¦pouillement de ces papiers et de ce que contenait ce cachot, qu'il ¨¦tait charg¨¦, disait-il, de faire conduire dans un d¨¦p?t. Le sieur Fournier fit conduire le sieur Charlet et les quatre voitures de papiers ¨¤ l'H?tel de Ville par le sieur Pelletier de l'¨¦pine et Millet de Marcilly et un d¨¦tachement de volontaires, qui (_sic_), apr¨¨s avoir fait son rapport au bureau de la Ville, fut charg¨¦ de veiller avec son d¨¦tachement ¨¤ la d¨¦charge des voitures de papiers et de continuer d'y apporter leurs soins jusqu'¨¤ ce qu'ils eussent ¨¦t¨¦ en totalit¨¦ transport¨¦s ¨¤ l'H?tel de Ville.?] CHAPITRE VI 16 JUILLET 1789 _Je pr¨¦viens l'incendie des lettres ¨¤ la poste._ Un moyen infernal avait ¨¦t¨¦ invent¨¦ par la coalition aristocratique et de la cour pour rendre infructueux les g¨¦n¨¦reux efforts du 14. On s'¨¦tait flatt¨¦ d'armer les provinces contre Paris et d'assurer la guerre civile par une mesure doublement perfide. Tandis que, d'un c?t¨¦, on exp¨¦diait des courriers dans toutes les parties du royaume, pour annoncer que Paris ¨¦tait en cendres et que l'on y avait massacr¨¦ tous les patriotes et jusqu'aux femmes et enfants, on avait arr¨ºt¨¦ d'un autre c?t¨¦ d'emp¨ºcher les v¨¦ritables relations de parvenir, en incendiant toutes les lettres ¨¤ la poste. Averti secr¨¨tement de cette atroce manoeuvre, j'investis l'h?tel des postes, je m'empare du ci-devant baron d'Ogny, directeur g¨¦n¨¦ral. J'arr¨ºte l'incendie d¨¦j¨¤ commenc¨¦ depuis une demi-heure dans une grande grille de fer, au milieu d'une cour born¨¦e par quatre murailles. Je conduis d'Ogny ¨¤ l'H?tel de Ville, o¨´ il subit interrogatoire. Je demande deux d¨¦put¨¦s de l'Assembl¨¦e constituante, pour concerter avec eux les mesures convenables. Je propose un arr¨ºt¨¦ pour nommer dans l'instant quatre commissaires pour v¨¦rifier les d¨¦parts et arriv¨¦es des lettres, afin d'assurer la correspondance de l'Europe, et rassurer le royaume et les ¨¦trangers sur le sort de la nation. On adopte cet arr¨ºt¨¦ dont j'exigeai aussit?t l'affiche dans tout Paris. Son r¨¦sultat est de rendre d¨¨s ce moment la correspondance tr¨¨s exacte. Mais d'Ogny, dont la sc¨¦l¨¦ratesse m¨¦ritait la plus exemplaire r¨¦pression, re?ut de la part de deux tra?tres que la France aveugle idolatre et dont elle se repentit depuis, d'Ogny re?ut, dis-je, de Bailly et de La Fayette une r¨¦compense ¨¦clatante de ses affreux services. La post¨¦rit¨¦ voudra-t-elle croire que La Fayette parvint ¨¤ faire nommer d'Ogny commandant ¨¤ ma place du bataillon de Saint-Eustache? Ceci cesse d'¨¦tonner, lorsqu'on consid¨¨re que les deux fameux intrigants que je viens de nommer ¨¦taient ¨¤ cette ¨¦poque en possession pleine et enti¨¨re de l'esprit public qu'ils ¨¦taient compl¨¨tement parvenus ¨¤ ¨¦garer. Le faux masque de patriotisme sous lequel ils couvraient leur duplicit¨¦, ¨¦tait tel qu'il fallait, pour les mettre ¨¤ port¨¦e de paralyser la nation sans qu'elle s'en aper?ut. Mon ¨¦nergie civique n'entrait point dans leur plan. Les volontaires du corps de garde firent faire ¨¤ leurs frais un drapeau avec cette inscription qui fut toujours ma devise: _¨¦tendard de la libert¨¦. Destruction des tyrans_[41]. Ce n'¨¦tait point de cela dont il s'agissait dans le syst¨¨me des La Fayette et des Bailly[42]. [Note 41: Il y a dans les papiers de Fournier une pi¨¨ce qui semble contredire cette all¨¦gation. C'est une attestation du district de Saint-Eustache, en date du 8 septembre 1789, que Fournier et sa compagnie ont fait b¨¦nir par le cur¨¦ de Saint-Eustache ?un drapeau aux couleurs nationales sur lequel ¨¦taient empreints les attributs du district et le chiffre de M. le marquis de la Fayette.?] [Note 42: _M¨¦moire justificatif_: ?Le jeudi 16, le sieur Fournier, inform¨¦ que l'on br?lait myst¨¦rieusement et dans le plus grand secret une quantit¨¦ consid¨¦rable de papiers ¨¤ l'H?tel de la poste aux lettres, s'y transporta ¨¤ l'instant. D'abord il se saisit prudemment de toutes les portes de l'H?tel. Il fit ensuite entrer avec lui douze braves Suisses pour en garder l'int¨¦rieur. Cette d¨¦marche ¨¦tait certainement importante et d¨¦licate: elle exigeait de l'activit¨¦ et de la c¨¦l¨¦rit¨¦. Le sieur Fournier y mit encore de l'honn¨ºtet¨¦, et ¨¤ ce sujet il ne craint pas d'invoquer le t¨¦moignage m¨ºme de M. le comte d'Ogny, administrateur g¨¦n¨¦ral des postes et messageries de France. Ce n'est pas qu'il n'ait ¨¦prouv¨¦ beaucoup de difficult¨¦s de la part de celui-ci, qui d'abord d¨¦niait hautement l'incendie des papiers, et qu'il n'y ait m¨ºme eu entre eux de vifs et d'assez longs d¨¦bats. ?Mais le sieur Fournier, toujours actif dans ses exp¨¦ditions et qui ne souffre ni subterfuge ni d¨¦lai, ordonne sur le champ, pour les faire promptement cesser, des recherches exactes dans toutes les parties de l'H?tel. Alors M. d'Ogny, voyant qu'on allait fouiller dans une petite cour d¨¦rob¨¦e, avoua que v¨¦ritablement on avait br?l¨¦, la veille dans cette cour, sans cons¨¦quence quelques papiers inutiles. Bient?t le sieur Fournier mena?a d'en faire enfoncer la porte si elle ne lui ¨¦tait pas ouverte ¨¤ l'instant et les clefs furent apport¨¦es. ?Le sieur Fournier, ¨¦tant entr¨¦ dans cette cour, y trouva une grille de fer d'environ trois pieds carr¨¦s et un homme tout occup¨¦ ¨¤ br?ler des papiers. Vraisemblablement il ne br?lait que les lettres des patriotes qui annon?aient, dans les provinces, la r¨¦volution et la nouvelle position des choses. Car on sut depuis des provinces que beaucoup de lettres incendiaires y ¨¦taient parvenues par la voie des courriers ordinaires. Quoi qu'il en soit, l'incendie fut arr¨ºt¨¦, l'homme saisi, et M. d'Ogny somm¨¦ de se rendre ¨¤ l'H?tel de Ville. Le sieur Fournier l'y conduisit bien escort¨¦ et y fit son rapport au Comit¨¦ de police. ?Sur cette entrefaite, arriv¨¨rent ¨¤ l'H?tel de Ville deux d¨¦put¨¦s de l'Assembl¨¦e nationale, et il fut arr¨ºt¨¦ en leur pr¨¦sence qu'il y aurait provisoirement, et jusqu'¨¤ ce que l'Assembl¨¦e nationale en e?t autrement ordonn¨¦, quatre ¨¦lecteurs pour v¨¦rifier ¨¤ l'H?tel des postes le d¨¦part et l'arriv¨¦e des courriers. Cette prudente d¨¦lib¨¦ration fut affich¨¦e dans tout Paris. Assur¨¦ment la s?ret¨¦ de l'assistance publique n'exigeait pas moins que cette sage pr¨¦caution. ?Ainsi c'est aux soins vigilants du sieur Fournier que toute la France est redevable de cette pr¨¦cieuse s?ret¨¦ dans le moment de ses plus violentes crises. M. d'Ogny lui doit m¨ºme d'avoir ¨¦t¨¦ d¨¦rob¨¦ et soustrait, par son active vigilance, aux fureurs de la populace qui voulait le hisser au Coin du Roi et le voir figurer un fatal r¨¦verb¨¨re. Heureusement pour cet administrateur, il en fut quitte seulement pour la peur. ?Le 17, le sieur Fournier, allant ¨¤ la t¨ºte de ses volontaires au-devant du Roi qui venait, en cons¨¦quence de la r¨¦volution, faire son entr¨¦e ¨¤ Paris, aper?ut sur la route un d¨¦tachement de troupes suisses en armes et bagages, ayant chacun trente coups ¨¤ tirer, mais sans officiers et seulement un caporal ¨¤ leur t¨ºte. Il crut devoir les questionner et leur demander de rendre les armes, ce qu'ils firent de bonne grace. Il distribua leurs munitions ¨¤ ses volontaires. Comme ces Suisses paraissaient agir de bonne foi, il leur laissa leurs fusils, les faisant seulement garder ¨¤ vue. Ils n'avaient point pris de nourriture depuis deux jours, dirent-ils. Le sieur Fournier leur fit donner ¨¤ boire et ¨¤ manger, a ses frais. Une citoyenne g¨¦n¨¦reuse, la dame Morel, devant la porte de laquelle ceci se passait, voulut participer ¨¤ cet acte d'humanit¨¦. Elle fit distribuer ensuite aux soldats du pain et m¨ºme des rafra?chissements de diverses sortes. V¨¦ritablement, les vivres ¨¦taient rares alors: on en obtenait difficilement, m¨ºme ¨¤ prix d'argent. Il fallait pourtant en procurer aux d¨¦fenseurs de la patrie. C'¨¦tait l¨¤ un devoir patriotique et le sieur Fournier le remplit g¨¦n¨¦reusement. Il nourrit de ses deniers, durant neuf jours, une compagnie de gardes fran?aises, une compagnie de gardes suisses, le corps de garde des pompiers de la rue de la Jussienne et m¨ºme en partie, durant le m¨ºme temps, les deux corps de garde de cette m¨ºme rue. ?Grace aux g¨¦n¨¦reux officiers des volontaires, ces deux corps de garde n'ont m¨ºme rien co?t¨¦, ou presque rien co?t¨¦, vu leur grand nombre, au district Saint-Eustache durant les trois mois qu'ils ont ¨¦t¨¦ en activit¨¦. ?Partout o¨´ il y avait un service critique et du danger, le corps des volontaires, qui y ¨¦tait presque, toujours command¨¦, s'y portait avec z¨¨le; dans la vall¨¦e de Montmorency, ¨¤ l'H?tel de Ville ¨¤ l'occasion de l'¨¦meute caus¨¦e par le bateau de poudre suspecte, ¨¤ l'_Op¨¦ra_, lorsque le bruit qu'on allait le br?ler se fut r¨¦pandu. Le sieur Fournier fut m¨ºme engag¨¦ de commander en personne ce poste-l¨¤, etc., etc. ?Il y avait souvent jour et nuit, surtout dans le commencement de la R¨¦volution, trois ou quatre d¨¦tachements de 20, 30, 40 et jusqu'¨¤ 50 hommes pendant des deux et trois jours en campagne aux frais des volontaires; les gardes sold¨¦s, car il y en avait toujours dans ces d¨¦tachements, ¨¦taient d¨¦fray¨¦s par les volontaires; de mani¨¨re que lorsqu'ils rentraient au corps de garde, ils recevaient leur paye franche. ?Le sieur Fournier, ayant obtenu pour son corps la permission d'avoir un drapeau, M. de La Fayette, qui avait pass¨¦ ce corps en revue dans son h?tel, souhaita d'y voir plac¨¦ son chiffre: il voulut m¨ºme assister avec son ¨¦tat-major ¨¤ la b¨¦n¨¦diction pompeuse de ce drapeau qui fut faite en l'¨¦glise Saint-Eustache. ?On croirait presque que depuis cette ¨¦poque, et ¨¤ l'occasion de cette double faveur de M. le g¨¦n¨¦ral, la jalousie est entr¨¦e dans le district Saint-Eustache; du moins il est arriv¨¦ que le corps des volontaires du sieur Fournier est en partie rest¨¦ sans activit¨¦; mais, nonobstant cette inaction actuelle, les membres sont toujours unis de coeur et de sentiments. Comme le salut public est leur devise et leur but, ils attendent les ordres du g¨¦n¨¦ral, lorsque le cas l'exigera pour la d¨¦fense de la patrie et pour le service indivisible de la nation et du roi.?] CHAPITRE VII 5 OCTOBRE 1789 _Voyage de Versailles._ Depuis que l'intrigue perverse des deux directeurs de la France m'avait supplant¨¦ pour mettre ¨¤ ma place un grand sc¨¦l¨¦rat, j'¨¦tais rest¨¦ coi dans mon asile, apr¨¨s m'¨ºtre ¨¦cri¨¦ comme Brutus: _O vertu! tu n'es donc bonne ¨¤ rien sur cette terre d¨¦prav¨¦e!_ Mais le spectacle de mes fr¨¨res criant la faim, ¨¤ l'¨¦poque du 5 octobre, ne put plus contenir davantage ma sensibilit¨¦. L'ex¨¦crable horde aristocratique et royale avait form¨¦ le complot de r¨¦duire ¨¤ l'esclavage, par la famine, cette nation qu'elle ne voyait pas lieu par d'autr¨¨s moyens de faire renoncer ¨¤ son projet de conqu¨¦rir sa libert¨¦. J'entends, ce jour-l¨¤, d¨¨s sept heures du matin[43], les cris d'une alarme g¨¦n¨¦rale et le tocsin qui sonne. Je cours ¨¤ la Ville. J'y trouve le peuple qui, ¨¤ ma vue, s'¨¦crie: ?_Fournier, conduisez-nous ¨¤ Versailles o¨´ nous voulons aller demander du pain_.? Je r¨¦pondis que j'irais si je pouvais rassembler une force arm¨¦e suffisante. [Note 43: J'avais rendez-vous ¨¤ la m¨ºme heure au Comit¨¦ militaire de la ville avec Bailly et La Fayette pour l'examen de mon plan des 6,000 hommes. (Note de Fournier.)] Le corps des Vainqueurs de la Bastille se mit en mouvement le premier et, de concert avec les femmes, il fut ¨¤ Versailles o¨´ il s'empara, au milieu de la place d'Armes, des gardes du corps et des troupes du despotisme qui y ¨¦taient post¨¦es. Je ne crus pas devoir perdre un moment. Je courus dans Paris pour rallier le plus qu'il me serait possible de bons citoyens. Arriv¨¦ ¨¤ Saint-Eustache, j'y trouve d'Ogny, commandant, mon successeur, sous lequel les citoyens refusaient de marcher. D'Ogny eut la bassesse de recourir ¨¤ moi pour me prier de les rassembler; il s'agissait du salut public; je ne me pr¨ºtai pas ¨¤ d'autres consid¨¦rations. Je n'eus besoin que de dire ¨¤ mes anciens camarades: ?_Fr¨¨res, me reconnaissez-vous?_? A l'instant, toutes les compagnies furent sous les armes. Croira-t-on qu'aussit?t d'Ogny eut l'impudeur de se mettre _avec moi ¨¤ la t¨ºte_ de ces m¨ºmes compagnies qui se rendirent ¨¤ l'H?tel de Ville? L¨¤ s'engagea un conflit pour savoir ¨¤ qui, de d'Ogny ou de moi, resterait le commandement. Une bonne partie des citoyens et des troupes se rangea de mon c?t¨¦. On observa que nous n'avions point d'¨¦tendard pour faire notre ralliement. J'allai chercher le drapeau ¨¤ la fameuse devise: Destruction des tyrans. De retour ¨¤ la Ville, je trouve tout le peuple et les gardes fran?aises qui me crient: ?A Versailles, Fournier, commandez-nous.? Je fait battre le rappel, et j'assemble tout le monde de bonne volont¨¦. Alors d'Ogny descend de la Ville: ?Qui vous a donn¨¦ l'ordre de battre? demande-t-il aux tambours.--C'est moi, r¨¦pondis-je en m'avan?ant.--Qui vous en a donn¨¦ l'ordre? r¨¦plique-t-il.? Je lui dis du ton le plus ferme: ?Le tocsin et le peuple souverain.? Alors il s'exhala contre moi en menaces que je fis cesser en le poursuivant avec mon sabre nu. Il s'enfuit dans l'H?tel de Ville o¨´ je le suivis. Mais la r¨¦flexion me fit abandonner ce lache pour m'occuper du sycophante La Fayette que je trouvai dans un des appartements de la Maison de Ville, occup¨¦ ¨¤ faire de grandes motions qui n'¨¦taient pas les miennes ni celles du peuple. Je lui adressai la parole pour lui dire: ?G¨¦n¨¦ral, le peuple vous demande en bas, sur la place de Gr¨¨ve; il faut dans l'instant descendre, il en est temps; le peuple veut faire le voyage de Versailles pour chercher du pain: je vous exhorte de ne pas diff¨¦rer.? La Fayette ob¨¦it. Je descendis aussit?t. Il se porta sur ma colonne o¨´, s'adressant ¨¤ moi avec un petit imprim¨¦ ¨¤ la main, il me dit: ?Fournier, comment, vous sur qui je comptais le plus pour me donner des d¨¦tachements pour aller ¨¤ quarante et cinquante lieues d'ici, chercher des farines, est-ce que vous me manquerez aujourd'hui?? Ce pi¨¨ge grossier, pour faire diversion au grand objet qui nous occupait, n'eut pas de prise sur moi. ?Oui, g¨¦n¨¦ral, r¨¦pliquai-je, je vous manquerai aujourd'hui. C'est ¨¤ Versailles qu'il faut aller et il est temps de partir.? Cette r¨¦ponse faite, je saisis mon r?le de commandant: ?Attention, ¨¤ gauche, ¨¤ Versailles!...? Ausst?t, deux femmes se port¨¨rent vers La Fayette et lui dirent, en lui montrant du doigt le fameux r¨¦verb¨¨re: ?A Versailles ou ¨¤ la lanterne!? A ces mots, il part; nous sommes partis. Mais nos sc¨¦l¨¦rats avaient arr¨ºt¨¦ entre eux d'employer tous leurs efforts pour faire manquer la partie. D'Ogny ¨¦tait devenu le lieutenant de La Fayette; il marchait ¨¤ ses c?t¨¦s. Nous n'¨¦tions qu'¨¤ la hauteur du Pont-Neuf, lorsqu'on nous fit faire une premi¨¨re halte. Alors le g¨¦n¨¦ral et d'Ogny vinrent ¨¤ moi, et me dirent: ?Nous ne devons point partir sans munitions; vous pourriez en aller prendre au district de Saint-Eustache.? Je soup?onnai bien que cette amorce couvrait encore quelque dard nouveau; c'est pourquoi je me pr¨¦cautionnai. Je consentis d'aller chercher des munitions avec ma premi¨¨re colonne, mais je dis ¨¤ ma seconde de m'attendre ¨¤ la hauteur des Champs-Elys¨¦es avec le g¨¦n¨¦ral et de ne pas le perdre de vue. Arriv¨¦ ¨¤ Saint-Eustache, quel fut mon ¨¦tonnement d'y voir d'Ogny et de l'entendre crier aux troupes entr¨¦es dans l'¨¦glise et rang¨¦es en bataille: ?Haut les armes, chacun chez vous, je vous l'ordonne au nom du g¨¦n¨¦ral!? Indign¨¦, je m'¨¦crie: ?Halte-l¨¤, citoyens!? Je prends aussit?t mes ¨¦paulettes, je les foule aux pieds, je crie de toutes mes forces _que c'est ainsi que m¨¦rite d'¨ºtre foul¨¦ aux pieds le lache qui vient d'oser ordonner aux citoyens de retourner chez eux_. Je rattache mes ¨¦paulettes et je dis ¨¤ ma troupe: ?Citoyens, qui m'aimera, me suivra?; et m'adressant aux femmes: ?Vos enfants meurent de faim; si vos ¨¦poux sont assez d¨¦natur¨¦s et assez laches pour ne pas vouloir aller leur chercher du pain, il ne vous reste donc plus qu'¨¤ les ¨¦gorger.? L'effet de ce discours fut des plus funestes ¨¤ d'Ogny. Il ne fut pas plut?t prononc¨¦ que les femmes tomb¨¨rent sur lui et lui distribu¨¨rent tant de coups de poing et de pied dans le ventre qu'elles le forc¨¨rent ¨¤ marcher et qu'il mourut peu de temps apr¨¨s des suites de ce traitement qu'il avait trop m¨¦rit¨¦. J'allai rejoindre aux Champs-Elys¨¦es le corps que j'avais quitt¨¦ au Pont-Neuf, et alors nous paraissons marcher tout de bon pour Versailles. Lorsque nous f?mes vis-¨¤-vis la manufacture de S¨¨vres, il vint ¨¤ passer une voiture qui s'annon?ait sous le titre d'¨¦quipages de La Fayette. Elle ¨¦tait conduite par huit chevaux de poste; des hommes, au nombre de huit ¨¤ dix, habill¨¦s en grenadiers nationaux, ¨¦taient mont¨¦s sur l'imp¨¦riale, sur le si¨¨ge et derri¨¨re. Ils criaient tout le long des colonnes: ?Gare, laissez passer, ce sont les ¨¦quipages du g¨¦n¨¦ral.? A ce mot _du g¨¦n¨¦ral_, j'arr¨ºtai la voiture et je dis: ?Ce serait la voiture du diable, je l'arr¨ºterais pour savoir ce qui est dedans.? Aussit?t une nu¨¦e de mouchards et de coupe-jarrets me circonscrit et fait ¨¦chapper la voiture. Je demande si on ne d¨¦m¨ºle point la pr¨¦m¨¦ditation d'un d¨¦part commun du roi et du g¨¦n¨¦ral, puisque c'est ¨¤ la m¨ºme heure et au m¨ºme moment que la garde nationale de Versailles, toujours active et patriote, et les Vainqueurs de la Bastille, que j'ai dit ci-dessus ¨ºtre partis les premiers et en avant, ont arr¨ºt¨¦ ¨¤ Versailles les ¨¦quipages de la maison royale au bas de l'Orangerie et qu'ils les ont fait rentrer en lieu de s?ret¨¦. Les intentions perfides de ce malheureux La Fayette ne paraissent plus ¨¦quivoques, quand on se ressouvient qu'il fit faire aux citoyens arm¨¦s cinq ou six stations de Paris ¨¤ Versailles, au milieu d'un d¨¦luge de pluie et du temps le plus affreux qui ne permit d'arriver qu'entre minuit et une heure. C'est ainsi qu'on donnait le temps ¨¤ d'Estaing de pr¨¦parer toutes les manoeuvres criminelles de la Cour et du tra?tre g¨¦n¨¦ral. Ce d'Estaing abandonna ¨¤ dessein son poste de la garde nationale de Versailles pour s'occuper plus utilement au chateau; mais, ayant ¨¦t¨¦ instruit de la trahison, je m'emparai du corps de garde des ci-devant gardes fran?aises et du parc d'artillerie o¨´ j'¨¦tablis bonne s?ret¨¦. La preuve de ce fait existe par le t¨¦moignage du citoyen de Versailles commandant du poste et par une attestation de l'aide de camp Gouvion qui ¨¦tait venu ¨¤ deux heures du matin pour s'emparer de ce poste. Mais je mis mes moustaches en travers et lui dis _qu'il ¨¦tait temps de d¨¦guerpir et de f... le camp_. Il me demanda la permission d'entrer dans le corps de garde pour ¨¦crire une lettre ¨¤ la municipalit¨¦ de Paris. Je lui dis _qu'il le pouvait et que je m'en f... encore_. Apr¨¨s une heure de r¨¦flexion et apr¨¨s avoir fum¨¦ deux pipes, il fut oblig¨¦ d'aller fumer la troisi¨¨me aupr¨¨s de son g¨¦n¨¦ral, qui ¨¦tait all¨¦ soupirer aupr¨¨s de Marie-Antoinette et r¨¦fl¨¦chir sur les inconv¨¦nients des grandeurs. Le 6, ¨¤ cinq heures du matin, j'allai ¨¤ la d¨¦couverte, accompagn¨¦ de deux officiers de mon poste. J'allai jusque sur la terrasse du chateau du c?t¨¦ de l'Orangerie. L¨¤, je vis toute la terre labour¨¦e par la trace de plusieurs chevaux. Ma curiosit¨¦ me porta ¨¤ vouloir d¨¦couvrir de quel c?t¨¦ cette cavalerie avait dirig¨¦ ses pas. Je tournai du c?t¨¦ de Trianon et je poursuivis ma route vers l'escalier de marbre. Parvenu vis-¨¤-vis les appartements de la ci-devant Madame _V¨¦to_, j'aper?us deux gardes des Cent-Suisses qui ¨¦taient en ligne perpendiculaire de sa fen¨ºtre. Je voulus leur parler, et tirer d'eux, s'il se pouvait, quelques instructions. Ils me dirent que La Fayette et les gardes du corps et tous les gentilshommes de la Cour ¨¦taient des f...gueux, qu'ils avaient voulu les so?ler la veille, qu'ils avaient accept¨¦ un verre de vin sans vouloir entrer pour rien dans leurs complots; que les gardes du corps leur avaient dit: ?A votre sant¨¦, camarades, et ¨¤ la sant¨¦ du roi.? L'un de nous, poursuivirent-ils, donna un signal aux autres et nous nous sommes retir¨¦s en leur disant: ?_Comment! nous sommes aujourd'hui vos camarades, et vous avez coutume de nous regarder comme des valets de porte!_? Nous f?mes bient?t distraits du r¨¦cit que ces braves Suisses nous faisaient, lorsque, frappant cinq heures trois quarts, il entra dans la cour de marbre une quantit¨¦ innombrable de peuple qui se porte sur les gardes du corps en faction, que l'on enleva en poussant force cris: _A la lanterne!_ J'ai cru qu'il ¨¦tait de mon devoir de ne point pr¨¦juger de coupables. Je voulus leur sauver la vie, mais inutilement. Le premier arr¨ºt¨¦ eut le ventre ouvert d'un coup de couteau: il expira ¨¤ mes pieds. Il fut d¨¦mont¨¦ de ses armes, et son mousqueton, qui me resta dans les mains, est encore chez moi. Je courus aussit?t dans le chateau et je me trouvai encore ¨¤ temps de pr¨¦venir une partie des gardes du corps et de les sauver. Je crus par suite faire une bonne action en avertissant cette malheureuse ci-devant reine de se sauver chez son mari. Je fis, en outre, fermer les portes des Cent-Suisses et je formai un mur de mon corps pour emp¨ºcher le massacre g¨¦n¨¦ral dans le chateau. Je bravai plus de vingt coups de feu pour cela, dans la conviction o¨´ j'¨¦tais alors que je me livrais ¨¤ un acte m¨¦ritoire; on n'avait pas encore ¨¤ cette ¨¦poque la mesure enti¨¨re de la monstruosit¨¦ de ces ¨ºtres dont on a connu depuis toute la noirceur de l'ame. Je me rendis au corps de garde et envoyai aussit?t un officier de mon poste pour faire battre la g¨¦n¨¦rale. Nous r¨¦un?mes toute la force pour contenir ce grand mouvement populaire, dont les efforts tendaient ¨¤ la punition instante des chefs des tra?tres[44]. [Note 44: Fournier se fit donner par deux Cent-Suisses un certificat constatant, que, dans la matin¨¦e du 6 octobre 1789, il avait pr¨¦serv¨¦ le chateau de Versailles du carnage. On trouvera ce document dans ses papiers aux Archives.] Nous nous pr¨¦sentons dans la cour de marbre; l¨¤ nous demandons le ci-devant roi au balcon; il y para?t avec sa femme, ses enfants et La Fayette. Les deux ou trois bouts de phrase qu'il y prof¨¨re ont l'air de stup¨¦fier la plupart des auditeurs: tant il est vrai que les cha?nes de l'esclavage et de l'idolatrie pour les rois avaient empreint chez nous des marques bien profondes! Je voyais l'heure o¨´ tout le monde aurait repris la route de Paris sans donner plus de suite ¨¤ cette d¨¦marche[45]. [Note 45: _M¨¦moire justificatif_: ?Le 5 octobre dernier, une partie des volontaires se port¨¨rent ¨¤ Versailles sous la conduite du sieur Fournier; arriv¨¦s l¨¤ ¨¤ une heure apr¨¨s minuit, le sieur Fournier y prit les ordres de M. de La Fayette. En cons¨¦quence, il se rendit, accompagn¨¦ de ses volontaires, ¨¤ l'ancien corps de garde des gardes fran?aises, o¨´ ils furent accueillis en fr¨¨res par la garde nationale de Versailles qui occupait ce poste. Ils y rest¨¨rent jusqu'¨¤ cinq heures du matin. ?Alors le sieur Fournier crut devoir aller officiellement ¨¤ la d¨¦couverte et reconna?tre par lui-m¨ºme ce qui se passait ¨¤ l'entour du chateau. Tout y ¨¦tait, ¨¤ cette heure-l¨¤, calme et tranquille: il n'aper?ut m¨ºme, chose assez ¨¦trange, vu surtout la circonstance, personne dans la cour des Ministres. Il passa d'abord du c?t¨¦ de la chapelle. Il y trouva sous la vo?te, pr¨¨s la porte de l'appartement du capitaine des gardes, deux gardes du corps en faction qu'il avertit bien de ne pas se montrer, s'ils voulaient ¨¦viter de devenir victimes d'une populace immense vivement irrit¨¦e qui avait jur¨¦ leur enti¨¨re destruction. ?De l¨¤, le sieur Fournier continua sa marche d'observation sur la terrasse du c?t¨¦ de l'Orangerie. Il remarqua que, dans tout le c?t¨¦ des appartements de la reine, les gardes du corps avaient pass¨¦ la nuit avec leurs chevaux, d'o¨´, ¨¤ en juger par leurs traces, ils ¨¦taient all¨¦s vers Trianon. ?Il aborda ensuite deux des Cent-Suisses de la garde du roi, et aper?ut au m¨ºme instant deux dames dans l'appartement de la reine qui s'¨¦taient approch¨¦es d'une crois¨¦e, mais d'o¨´ elles se retir¨¨rent sit?t qu'elles eurent vu qu'elles avaient ¨¦t¨¦ aper?ues. Puis il passa avec les deux Cent-Suisses dans l'escalier qui fait face ¨¤ la cour de Marbre. Il ¨¦tait alors environ six heures du matin. ?Tout ¨¤ coup on vit entrer confus¨¦ment, par la cour des Princes, une populace en fureur qui courut se saisir des m¨ºmes gardes du corps que le sieur Fournier avait avertis. L¨¤ disparurent deux de ses volontaires qui l'avaient toujours accompagn¨¦. Pour lui, il tenta inutilement d'arracher l'un de ces deux gardes des mains de la populace. Il n'en ¨¦chappa lui-m¨ºme qu'en donnant un coup de sabre ¨¤ l'assassin qui le tenait d¨¦j¨¤ _appr¨¦hend¨¦ au corps_, pr¨¦tendant qu'¨¦tant lui-m¨ºme un garde du corps d¨¦guis¨¦ sous l'habit national, il fallait sans mis¨¦ricorde le mettre dans l'instant m¨ºme ¨¤ la lanterne. ?¨¦chapp¨¦ de la sorte, le sieur Fournier se sauva par l'escalier de marbre, apr¨¨s avoir ¨¦t¨¦ poursuivi dans sa fuite par une gr¨ºle de coups de fusils, dont heureusement aucun ne l'atteignit. Il aborde les Suisses, fait fermer les portes du chateau, gagne l'escalier qui descend au bureau de la guerre et se rend enfin avec beaucoup de peine rejoindre sa troupe au corps de garde o¨´ il avait pass¨¦ une partie de la nuit. Il s'empresse d'y annoncer tout ce qui se passait, fait battre la g¨¦n¨¦rale et se rend en hate au chateau pour dissiper toute cette populace irrit¨¦e et sans frein et emp¨ºcher, s'il ¨¦tait possible, le carnage horrible que quatre cents assassins qu'elle escortait, s'¨¦taient propos¨¦ d'y porter par le fer et le feu.?] Je m'adresse ¨¤ cinq ou six de ces femmes qui, sous le titre et l'enveloppe de poissardes, cachent des qualit¨¦s morales et surtout un jugement qui les rend capables de toujours bien appr¨¦cier un bon avis. Je me mets au niveau de leur intellect et, empruntant le ton du p¨¨re Duchesne et leur mettant le poing sous le nez, je leur dis: ?_Sac... b....esses, vous ne voyez pas que La Fayette et le roi vous c..... quand ils disent qu'ils vont entrer dans leur cabinet pour vous donner du pain. Vous n'apercevez pas que c'est pour vous renvoyer et pour vous rendre des fers et la famine. Il faut emmener ¨¤ Paris toute la sacr¨¦e boutique_...? Ces paroles ne furent pas plut?t exprim¨¦es et je ne les eus pas plut?t fait suivre du geste de porter mon chapeau au bout de mon sabre en criant: _A Paris, le roi ¨¤ Paris_, que cinquante mille voix r¨¦p¨¨tent ce m¨ºme cri: A Paris, et, de suite, l'on part.... Nous sommes encore partis. C'est moi qui fus charg¨¦ d'aller en avant pour annoncer ¨¤ la municipalit¨¦ de Paris la nouvelle de l'arriv¨¦e dans la capitale du ma?tre de Versailles, et que le peuple, dont tel ¨¦tait le bon plaisir, l'y conduisait. CHAPITRE VIII 1789[46] [Note 46: Sic. Il faut lire 1791.] _Journ¨¦e des poignards.--D¨¦molition de Vincennes._ Il n'¨¦tait pas ¨¦chapp¨¦ aux yeux de La Fayette que j'avais eu une part suffisante aux ¨¦v¨¦nements qui viennent d'¨ºtre d¨¦crits. Aussi prit-il toujours grand soin de m'¨¦carter et de faire remplir tous les emplois par des aristocrates et des sc¨¦l¨¦rats. Sans doute, on esp¨¦rait de me d¨¦go?ter par l'ingratitude. Mais moi, qui n'ai jamais servi la patrie que pour la satisfaction de la servir, je ne sentis jamais mon z¨¨le diminuer, comme on en verra les preuves dans le plus grand nombre de faits qui me restent encore ¨¤ rapporter. Cette fameuse conspiration des poignards[47], que la divinit¨¦ qui a toujours veill¨¦ sur le sort de notre libert¨¦ a fait ¨¦chouer comme tant d'autres, j'eus, quatre jours avant son ex¨¦cution, des indices de son existence. Je savais la diversion qu'on devait donner au peuple par la feinte d¨¦molition de Vincennes. Je savais que tout cela ¨¦tait tram¨¦ par les deux perfides, Bailly et La Fayette. Je voulais pr¨¦venir le coup dont ils mena?aient la patrie, et pour cela j'allai faire ma d¨¦nonciation au club des Cordeliers. Legendre, faisant alors les fonctions de pr¨¦sident, proposa et fit d¨¦lib¨¦rer une d¨¦putation aux Jacobins, pour y transmettre cette d¨¦nonciation. Je fus de la d¨¦putation. [Note 47: 28 f¨¦vrier 1791.] Arriv¨¦ aux Jacobins, j'eus la parole, et je voulais entreprendre de d¨¦noncer l'affreux complot, quand je vis ma voix enti¨¨rement couverte par des cris aussi affreux d'¨¦pauletiers, de coupe-jarrets et de mouchards que le tra?tre g¨¦n¨¦ral et le sc¨¦l¨¦rat maire tenaient toujours apost¨¦s dans ce club respectable. Malheureusement, les patriotes n'y ¨¦taient point en force ce jour-l¨¤. Cependant je ne perdis point courage et apr¨¨s de grands efforts pour faire percer ma voix ¨¤ travers toutes celles de ces aboyeurs gag¨¦s, je parvins ¨¤ pouvoir d¨¦clarer ¨¤ l'assembl¨¦e du club et au pr¨¦sident que j'¨¦tais si s?r de ce que j'avan?ais, que je d¨¦non?ais particuli¨¨rement pour ¨ºtre de la conjuration tous ces individus qui prenaient feu, et que je d¨¦fiais chacun d'eux d'oser venir m'en demander la preuve. Peut-¨ºtre s'¨¦tonnera-t-on que je sois sorti sans encombre de tant de circonstances o¨´ l'on me voit montrer une conduite qui sans doute parait avoir tenu de la t¨¦m¨¦rit¨¦. Je r¨¦ponds que je ne marchais jamais sans avoir dans ma poche la r¨¦sistance ¨¤ l'oppression et que j'avais jur¨¦, partout o¨´ je m'¨¦tais pr¨¦sent¨¦, que si l'on avait le malheur de m'arr¨ºter, je ferais un exemple de justice tir¨¦ du seul droit de nature. Voil¨¤ ce qui a toujours arr¨ºt¨¦ l'ex¨¦cution de beaucoup de mandats d'arr¨ºts lanc¨¦s contre moi par les grands inquisiteurs de juges de paix. CHAPITRE IX 1789[48] [Note 48: Sic. Il faut sans doute lire aussi 1791.] _Troubles provoqu¨¦s par la voie des spectacles._ L'aristocratie s'¨¦tait promis d'inoculer l'incivisme par les canaux des th¨¦atres. Cette maudite pi¨¨ce de ....[49] fut celle qui fit le plus de fortune et avec laquelle les bas flatteurs du royalisme insult¨¨rent le plus lachement aux patriotes. Impatient¨¦, je dis un jour ¨¤ bon nombre de ces derniers: Rendons-nous en force au Panth¨¦on (_sic_), et vous verrez que nous saurons nous venger de toutes ces bravades trop longtemps souffertes. Nous partons: _A bas la pi¨¨ce et les aristocrates!_ nous ¨¦crions-nous d¨¨s que la sc¨¨ne s'ouvre. On nous r¨¦pond: _A bas les Jacobins!_ Un combat s'engage et plusieurs coups d'¨¦p¨¦e et de sabre sont donn¨¦s et re?us. Les patriotes, inf¨¦rieurs en nombre ¨¤ la faction royaliste, furent contraints de me laisser presque seul dans le parterre. J'y fus en butte ¨¤ toutes les insultes des femmes entretenues par les chevaliers du poignard, qui en voulaient surtout infiniment ¨¤ ma coiffure de jacobin ou de sans-culotte dont on conna?t l'¨¦l¨¦gance et qui a eu pourtant depuis tant d'imitateurs. [Note 49: Il s'agit peut-¨ºtre de la reprise de La Partie de chasse de Henri IV, par Coll¨¦, au th¨¦atre de la Nation, le 26 novembre 1791, (Moniteur, X, 468, 484, et non le 5 septembre 1791, comme l'impriment par erreur Etienne et Martainville, t. II, p. 147: ce jour-l¨¤ on jouait _Virginie ou les D¨¦cemvirs_, par Doigny). ?Ce charmant ouvrage de Coll¨¦, disent Etienne et Martainville, renfermait des allusions que les amis de Louis XVI saisirent avec transport et que siffl¨¨rent impitoyablement ceux qui ne voyaient qu'avec indignation l'esp¨¨ce d'oubli dont l'Assembl¨¦e nationale avait couvert son voyage ¨¤ Varennes. Cette diff¨¦rence d'opinion excita dans le parterre des rixes qui seraient devenues sanglantes, si la force arm¨¦e n'¨¦tait pas accourue pour r¨¦tablir la tranquillit¨¦.?] Je montai sur un banc et, l¨¤, je bravai toutes ces furies. J'osai seul leur r¨¦pondre que la pi¨¨ce ne serait pas jou¨¦e. Alors vinrent se rallier autour de moi mes bons acolytes qui avaient d¨¦j¨¤ emport¨¦ contre nos adversaires la premi¨¨re partie du combat. Nous voul?mes gagner victoire compl¨¨te. Nous ne d¨¦semparames pas que nous n'ayons (_sic_) mis tout le monde dehors, et tra?n¨¦ messieurs les pages dans la boue, ainsi que leurs belles donzelles, que l'on couvrait de neige et de fumier. CHAPITRE X _Licenciement des troupes patriotes._ C'¨¦tait une suite du syst¨¨me conspirateur dont on ne perdait jamais l'espoir de recueillir un plein succ¨¨s. La Fayette et Bailly, ordinairement en t¨ºte de tous les complots, se trouvaient encore dans celui-ci. D¨¦j¨¤ La Fayette avait cong¨¦di¨¦ les compagnies et les corps entiers dont le civisme trop fervent et trop pur lui avait port¨¦ ombrage. Cet outrage aux vrais amis de la patrie stimula le peuple et donna le jour ¨¤ la fameuse p¨¦tition, dite des 30,000, que je fus encore choisi pour porter ¨¤ l'Assembl¨¦e constituante. Elle avait aussi pour objet de demander justice et vengeance contre les arrestations et les emprisonnements ill¨¦gaux des soldats du r¨¦giment ci-devant du Roi, qui avaient m¨¦rit¨¦ l'animadversion de La Fayette pour leur conduite, sous le commandement de son cousin Bouill¨¦, aux journ¨¦es sanglantes de Nancy. On doit donc s'attendre de voir ici La Fayette en grande opposition avec cette p¨¦tition. On doit s'attendre de nous voir vivement combattre ensemble. En effet, pour emp¨ºcher la p¨¦tition et moi de parvenir ¨¤ l'Assembl¨¦e constituante, notre g¨¦n¨¦ral h¨¦risse de canons tous les environs, de cette Assembl¨¦e, garde tous les d¨¦bouch¨¦s, ferme toutes les portes de l'Assembl¨¦e, des Feuillants et des Tuileries: tout ¨¦tait permis ¨¤ ce pl¨¦nipotentiaire. Je p¨¦n¨¨tre malgr¨¦ tous ces obstacles. L'Assembl¨¦e est si ¨¦tourdie d'apprendre que les p¨¦titionnaires des 30,000 sont l¨¤, malgr¨¦ l'appareil formidable du g¨¦n¨¦ral, qu'elle l¨¨ve sa s¨¦ance et qu'elle arr¨ºte que tous les Comit¨¦s resteront assembl¨¦s. Je somme Beauharnais, lors pr¨¦sident[50], d'inviter l'Assembl¨¦e ¨¤ entendre ma d¨¦putation. On l'entend en effet; on sait quel fut le succ¨¨s de cette ¨¦clatante d¨¦marche. [Note 50: Alexandre de Beauharnais fut deux fois pr¨¦sident de l'Assembl¨¦e constituante: 1e du 19 juin 1791 au 3 juillet suivant; 2e du 31 juillet 1791 au 14 ao?t suivant. Nous ne voyons pas qu'il se soit produit pendant ses deux pr¨¦sidences aucun incident analogue ¨¤ celui que raconte Fournier dans ce chapitre et sur lequel nous n'avons rien pu trouver nulle part.] Mais je ne quittai pas prise pour la d¨¦fense des opprim¨¦s de ce genre, c'est-¨¤-dire des soldats chass¨¦s de leurs r¨¦giments pour cause de patriotisme. Ces braves enfants de la patrie venaient tous se jeter dans les bras du club des Cordeliers, et c'¨¦tait presque toujours moi qu'on honorait du soin d'¨ºtre leur introducteur, soit aupr¨¨s de l'Assembl¨¦e nationale, soit aupr¨¨s des ministres. Je ne peux que me rappeler un souvenir bien d¨¦licieux en me remettant que j'ai ¨¦t¨¦ successivement le patron des malheureux carabiniers, des gardes fran?aises, des chasseurs de Picardie, et de tant d'autres. Moi et mes fr¨¨res du club ne les abandonnions pas que nous n'ayons obtenu pour eux justice ¨¦clatante. Sans cela, nous n'aurions pas la satisfaction de savoir ¨¤ pr¨¦sent qu'ils combattent g¨¦n¨¦reusement pour nous aux fronti¨¨res. CHAPITRE XI [PROJET D'UN CERCLE D'¨¦DUCATION[51].] [Note 51: Ce chapitre est ¨¦crit sur des feuilles volantes et ne fait partie d'aucun des deux cahiers o¨´ Fournier a ¨¦crit les deux versions de ses m¨¦moires. Nous croyons pouvoir rapporter les faits dont il est question dans ce chapitre ¨¤ l'ann¨¦e 1791. Quant aux incorrections et aux lacunes qui d¨¦figurent ces pages, elles sont textuelles.] A cette ¨¦poque, je pr¨¦sentai un ouvrage aux repr¨¦sentants de la Commune de Paris, un ouvrage qui tendait au salut et au bonheur de la capitale, d'une formation d'un corps de six mille hommes ¨¤ pied et ¨¤ cheval, gratis ¨¤ la R¨¦publique, qui devenaient pour lors les d¨¦fenseurs de la libert¨¦. Dans ce plan ¨¦tait joint un ¨¦tablissement des arts et m¨¦tiers, pour occuper le peuple d¨¦soeuvr¨¦ et sans fortune, ce qui devenait (_sic_) au secours des malheureux et au d¨¦veloppement de l'industrie et du commerce. Cet ¨¦tablissement consistait ¨¤ des ¨¦coles militaires, ¨¤ des industries de guerre contre les tyrans. Le tout r¨¦unissait le soulagement des peuples pour lesquels on n'a encore rien fait. Je ne demandais ¨¤ l'H?tel de Ville que de leur d¨¦velopper mes moyens et ils ¨¦taient fond¨¦s en principes et en pratiques que j'avais d¨¦j¨¤ profess¨¦s en Am¨¦rique. Je serais encore ¨¤ m¨ºme, ¨¤ quiconque en douterait, de leur (_sic_) prouver math¨¦matiquement et pratiquement ce que je pouvais faire dans ce temps-l¨¤. Mais La Fayette, Bailly et les Martin, Lasalle, D¨¦saudray[52] et autre chevalerie de ce temps mirent aussit?t toutes les entraves possibles pour emp¨ºcher cette op¨¦ration. D¨¨s cet instant, la sc¨¦l¨¦ratesse employa tous les moyens de m'¨¦loigner de mes plans et de mes projets, parce qu'ils ne remplissaient pas les vues du gouvernement tyrannique et aussit?t ils imagin¨¨rent pour d¨¦tenir les patriotes dans leur surveillance.... On chargea le sieur D¨¦saudray ¨¤ former un club appel¨¦ sous la d¨¦nomination de loyalistes, o¨´ les hommes du 14 juillet qui avaient marqu¨¦ ¨¤ cette ¨¦poque.... Le club est ¨¦tabli, plusieurs mois s'¨¦coulent, le pr¨¦sident D¨¦saudray s'occupait ¨¤ ramasser tous les titres (ordre pour aller ?a et l¨¤) de ceux qui avaient figur¨¦. Un beau jour, D¨¦saudray m'engagea ¨¤ d?ner chez lui avec un autre citoyen et cela pour nous proposer, ¨¤ moi la croix de Saint-Louis de la part de La Fayette et de Duportail et ¨¤ mon coll¨¨gue (parce qu'il n'avait de service militaire) la m¨¦daille des gardes fran?aises. Toutes ces choses sont bien importantes ¨¤ noter pour faire conna?tre quelle ruse on employait pour entra?ner, pour parvenir, etc. Le jour remarquable que l'on me faisait ces propositions, La Fayette faisait assassiner les patriotes au Palais-Royal par un nomm¨¦ Lacombe qu'il a d¨¦cor¨¦, deux jours apr¨¨s, de la m¨ºme croix, n'ayant jamais servi ¨¤ ceux qui osaient parler dans le caf¨¦ du Caveau et autres spadassins qui voulaient en imposer. [Note 52: C'est le chevalier D¨¦saudray qui fonda, au Palais-Royal, le Lyc¨¦e des Arts.] Je dois dire ici que, d¨¨s ce moment-l¨¤, cinq ou six patriotes que nous ¨¦tions, nous nous assemblames pour d¨¦truire ce club qui n'¨¦tait rien moins que pour former un noyau, pour servir la passion de la tyrannie et de la contre-r¨¦volution. Aussit?t chacun fit des sacrifices pour payer les frais de la salle et autres et retir¨¨rent (_sic_) leurs papiers. Et, d¨¨s ce moment-l¨¤, l'on voyait d¨¦j¨¤ para?tre des r¨¦compenses et pensions de l'H?tel de Ville, de l'H?tel de la guerre, au chevalier pr¨¦sident D¨¦saudray. Le m¨¦moire que j'ai pr¨¦sent¨¦, Bailly et La Fayette ont pr¨¦tendu qu'il avait ¨¦t¨¦ enlev¨¦ lors du pillage ¨¤ l'H?tel de Ville, lors du pillage dans la matin¨¦e du 5 octobre avant le voyage de Versailles. J'ai object¨¦ que le plan n'avait pas ¨¦t¨¦ enlev¨¦ de ma t¨ºte, qu'il y ¨¦tait toujours, mais ils l'ont toujours repouss¨¦. Ce qui m'inspira d¨¨s lors une d¨¦fiance bien juste contre les deux idoles, et me mit en surveillance active et continuelle contre eux. Le fond de l'¨¦tablissement ¨¦tait fait par six mille citoyens ais¨¦s qui donnaient chacun deux louis, ce qui fait douze mille louis, soit 288,000 livres. Ces six mille hommes font le corps. Dans ce nombre, les ais¨¦s font le service par honneur (l'¨¦tat-major pay¨¦). Les p¨¨res et m¨¨res peu ais¨¦s y auraient fait entrer leurs enfants et auraient trouv¨¦ ¨¤ faire le sacrifice de deux louis pour leur y faire apprendre un m¨¦tier. Auraient fait le service de nuit et de jour. Auraient fabriqu¨¦ toutes sortes d'ouvrages utiles: fabrique g¨¦n¨¦rale, arsenal, pour toutes sortes d'ouvrages utiles au campement de nos arm¨¦es et autres. On aurait pris la vie et l'entretien dans les b¨¦n¨¦fices des travaux. Le surplus des b¨¦n¨¦fices pour ¨¦lever les enfants et donner des ¨¦tats, dont les p¨¨res de famille n'ont pas le moyen. On e?t exerc¨¦ les hommes. Toutes les fois qu'on aurait eu besoin d'hommes, on aurait fait une lev¨¦e des hommes exerc¨¦s qui eussent ¨¦t¨¦ remplac¨¦s dans l'arsenal par un semblable nombre pris dans les aspirants, de mani¨¨re que le nombre e?t toujours ¨¦t¨¦ complet. CHAPITRE XII 17 JUILLET 1791[53] [Note 53: Ce chapitre est intitul¨¦, dans l'original: ?21 juin 1791.--Assassinat tent¨¦ par les chefs de bureau du minist¨¨re de la marine; d¨¦part de Capet pour Varennes.? Il n'y est pourtant question, comme on va le voir, que de l'affaire du Champ-de-Mars (17 juillet 1791). Notons en passant que Fournier fut un des signataires de la c¨¦l¨¨bre p¨¦tition du 22 juin 1791 contre le roi et la royaut¨¦.] Le fameux arr¨ºt¨¦ que le club des Cordeliers, toujours actif et rigidement surveillant, prit ce jour-l¨¤ pour inviter le peuple ¨¤ aller signer l'immortelle p¨¦tition du Champ de Mars[54].... Je fis faire aussit?t une banni¨¨re et j'y fis graver ce sublime arr¨ºt¨¦ que je retrace ici....[55] [Note 54: La phrase est ainsi inachev¨¦e dans l'original.] [Note 55: Ce texte manque.] Le m¨ºme jour, plusieurs de mes fr¨¨res clubistes et moi[56] nous nous rendons au Champ de Mars. Nous y trouvons d¨¦j¨¤ une forte partie du peuple. Nous lui f?mes part de la r¨¦solution qui ¨¦tait ¨¤ prendre. Apr¨¨s avoir invit¨¦ tous les citoyens ¨¤ se ranger en bataille et sur deux rangs, je les pr¨¦vins de se rendre le lendemain, ¨¤ cinq heures du matin, sur la place de la Bastille; que l¨¤ on leur ferait part de la marche ¨¤ tenir dans la circonstance. Ces faits ¨¦tant convenus, nous nous s¨¦parames tous, apr¨¨s ¨ºtre venus baptiser le _Pont-de-la-Nation_, vis-¨¤-vis la place appel¨¦e alors de Louis XV. [Note 56: Le 16 juillet 1791.] A l'heure fix¨¦e le lendemain matin, je me rends ¨¤ la place de la Bastille. Quel est mon ¨¦tonnement d'y trouver les portes ferm¨¦es! Je demande ¨¤ l'officier de poste pourquoi ce jour-l¨¤ seul la Bastille se trouve ferm¨¦e. Il me r¨¦pond que c'est de l'ordre du g¨¦n¨¦ral et du maire Bailly. Je lui r¨¦pliquai que j'allais chez Santerre, que dans dix minutes j'esp¨¦rais ¨ºtre de retour, que, si je ne trouvais pas alors les portes ouvertes, je comptais bien les faire tomber comme nous avions fait le 14 juillet. J'arrive chez Santerre et ma surprise est encore grande de voir que mes propositions ne lui conviennent pas. Je commen?ai d¨¨s lors ¨¤ apercevoir que, quand il s'agissait de d¨¦ployer de ce qu'on appelle une v¨¦ritable ¨¦nergie, le h¨¦ros du faubourg Saint-Antoine n'en ¨¦tait plus. Il me dit que, si on voulait lui donner cent mille hommes, il irait aux fronti¨¨res combattre les ennemis du dehors. Ce n'¨¦tait [pas] de cela qu'il ¨¦tait question, c'¨¦tait les ennemis du dedans qu'il s'agissait de combattre. Je ne dois pas taire ici ¨¤ la nation quels ¨¦taient alors mes projets transmis et propos¨¦s ¨¤ Santerre. Ils ¨¦taient ceux du club entier des Cordeliers, de ce club toujours m?r longtemps avant les autres sections des citoyens. Ils ne consistaient, ces m¨ºmes projets, ¨¤ rien moins qu'¨¤ fonder d¨¨s lors l'empire sacr¨¦ et respectable du r¨¦publicanisme, qu'¨¤ saisir l'instant favorable qui se pr¨¦sentait d'abattre l'idole de la royaut¨¦ et d'entra?ner dans la m¨ºme proscription tous ses vils sectateurs. Je proposais de sonner le tocsin g¨¦n¨¦ral, d'arr¨ºter Bailly et La Fayette, et de les renfermer, de leur faire leur proc¨¨s, et de leur faire payer de leurs t¨ºtes la garantie qu'ils nous avaient jur¨¦e du parjure veto. Je proposais en second lieu d'abattre toutes les statues de bronze qui existaient ¨¤ Paris, d'aller visiter tous les endroits o¨´ l'on soup?onnait dans ce temps-l¨¤ qu'il existait beaucoup d'armes et de munitions, de s'en emparer, de mettre la nation en pleine force, de la faire lever tout enti¨¨re, enfin de lui faire d¨¦ployer toute l'attitude de la souverainet¨¦ r¨¦publicaine. Voyant que je ne pouvais rien faire de tout cela avec Santerre, qui passait alors pour le coryph¨¦e des braves, je le quittai indign¨¦ et je cherchai ¨¤ voir si je ne pourrais parvenir ¨¤ rien sans lui. Je retourne ¨¤ la Bastille. J'en trouve les portes ouvertes, et j'y remarque un bien petit rassemblement du peuple. Je me jette au milieu, et je dis: ?Mes amis, la nation n'est pas encore m?re, nous avons encore des hommes en place qui n'ont point l'¨¦nergie de la libert¨¦ et celle qui convient aux chefs arm¨¦s d'un peuple qui la veut. Au surplus, allons au Champ de Mars pour signer la p¨¦tition. Peut-¨ºtre un moment prosp¨¨re se pr¨¦sentera-t-il.? Le grand rassemblement se fit en effet ¨¤ l'autel de la Patrie pour signer cette p¨¦tition qui fut le pr¨¦curseur imposant des dogmes r¨¦publicains que la France, vraiment libre aujourd'hui, a le bonheur de professer. Mais les deux conjur¨¦s Bailly et La Fayette ¨¦touff¨¨rent pour une ann¨¦e le germe de cette sainte doctrine, et ce fut avec des flots de sang qu'ils emp¨ºch¨¨rent qu'il se d¨¦veloppat. L'infernal d¨¦partement de Paris d'alors ¨¦tait de tiers dans cette machination nationicide. Cette infame coalition commen?a par faire couper la t¨ºte ¨¤ deux malheureux[57] pour avoir le pr¨¦texte de d¨¦ployer la loi martiale, pour pouvoir ensuite faire assassiner, comme ils l'ont fait, une multitude de citoyens de tous ages et de tous sexes, d'¨¦poux avec leurs ¨¦pouses, de m¨¨res avec leurs enfants. On a eu trop de preuves, que leur but ¨¦tait d'envelopper dans le massacre g¨¦n¨¦ral le club des Cordeliers, toujours en observation pour ¨¦clairer leurs odieux forfaits. Ils n'ont pas r¨¦ussi. Ce club, tant redout¨¦ par ces grands criminels, n'en est devenu que plus terrible pour poursuivre leurs continuelles manoeuvres d'iniquit¨¦. [Note 57: Il s'agit des deux hommes qui avaient ¨¦t¨¦ trouv¨¦s cach¨¦s sous l'autel de la Patrie. Voir le r¨¦cit de Santerre dans le Journal des Amis de la Constitution, n¡ã 29.] Je dois rendre ici un compte tr¨¨s exact de cette sanglante et malheureuse journ¨¦e du Champ de Mars, sur laquelle tout erre dans les d¨¦tails. D'un c?t¨¦, le peuple ¨¦tait rassembl¨¦ en paix autour de l'autel de la Patrie o¨´ il s'occupait de signer la p¨¦tition. D'un autre c?t¨¦, toute la force arm¨¦e ¨¦tait mise en mouvement par La Fayette. Bient?t le Champ de Mars est investi. Un corps de cavalerie remplit le Gros-Caillou, une troupe de brigands, en t¨ºte de laquelle se distingue le fameux Hullin, occupe la partie de l'¨¦cole militaire. La place des Invalides est garnie de ces chasseurs si connus par les assassinats de la Chapelle[58]. La Fayette et ses mouchards s'occupaient ¨¤ faire distribuer de l'eau-de-vie et du vin ¨¤ tout ce monde d¨¦j¨¤ ¨¦gar¨¦. De toutes parts, on ne voyait plus que des hommes so?ls et ivres. De toutes parts, on ne voyait que des pi¨¨ces de canon. H¨¦las! pour quoi faire? Pour ex¨¦cuter de sang-froid le massacre le plus barbare contre des hommes sans d¨¦fense, contre leurs femmes paisibles et leurs malheureux enfants. Citoyens, poursuivez les d¨¦tails qui me restent ¨¤ vous r¨¦v¨¦ler sur cette horrible affaire, et fr¨¦missez. [Note 58: Allusion aux meurtres commis ¨¤ La Chapelle-Saint-Denis le 24 janvier 1791 par un d¨¦tachement de chasseurs sold¨¦s. Voir sur cette affaire le rapport fait par ¨¦lie Lacoste ¨¤ l'Assembl¨¦e l¨¦gislative dans la s¨¦ance du 11 mai 1792 (Moniteur, XII, 367).] A deux cents pas de l'autel de la Patrie, La Fayette, entour¨¦ d'une escorte nombreuse d'¨¦pauletiers, ses satellites, se pr¨¦sente. J'osai lui faire face. Il s'arr¨ºte. Je lui demande ce qu'il vient faire et quel est son dessein. Je l'invite ¨¤ se retirer et lui garantis que tout le monde est paisible et tranquille[59]. Il reste muet et me regarde d'un oeil d¨¦daigneux; et il me semble lire sur son visage qu'il avait un dessein ¨¤ ex¨¦cuter, mais qu'il ne me consid¨¦rait pas comme capable de le faire manquer. Je retourne aussit?t sur l'autel de la Patrie et je demande un grand silence pour pouvoir promptement d¨¦lib¨¦rer sur les moyens de parer aux dangers qui nous mena?aient. Au m¨ºme moment parurent, quatre municipaux rev¨ºtus d'¨¦charpes: ?Messieurs, vous me connaissez tous, leur dis-je, je vous d¨¦clare ici que, d'apr¨¨s ce que je viens de voir et d'observer, l'on n'a que l'intention d'engager une guerre civile et de nous assassiner.? Les municipaux demand¨¨rent ¨¤ voir la p¨¦tition et dirent hautement, apr¨¨s l'avoir lue, qu'ils la signeraient eux-m¨ºmes, s'ils n'¨¦taient pas rev¨ºtus de pouvoirs; qu'ils allaient de ce pas ¨¤ l'H?tel de Ville rendre compte du bon ordre qui r¨¦gnait autour de l'autel de la Patrie et de la justice des r¨¦clamations. [Note 59: Convention nationale, s¨¦ance du 12 mars 1793, paroles de Marat: ?Je d¨¦nonce un nomm¨¦ Fournier qui s'est trouv¨¦ ¨¤ toutes les ¨¦meutes populaires, le m¨ºme qui, ¨¤ l'affaire du Champ de Mars, a port¨¦ le pistolet sur La Fayette et qui est rest¨¦ impuni, tandis que les patriotes ¨¦taient massacr¨¦s.? (Moniteur, XV, 691.)] A travers ces d¨¦monstrations municipales, je crus d¨¦m¨ºler certaines intentions peu sinc¨¨res. Alors, je confiai au peuple mes craintes et je demandai si l'on ne croirait pas utile de nommer une d¨¦putation sur-le-champ pour accompagner les municipaux ¨¤ la Maison de Ville. On adopte cette proposition. Je suis nomm¨¦ l'un des onze commissaires de la d¨¦putation. ¨¦tant partis tous en voiture avec les municipaux, nous ne tardons pas ¨¤ acqu¨¦rir la preuve de ce que j'avais pressenti, c'est-¨¤-dire qu'il y avait quelque anguille sous roche, dont les hommes du peuple ne devaient pas ¨ºtre du myst¨¨re. Arriv¨¦s ¨¤ la porte d'un sieur La Rive, faubourg du Gros-Caillou, nous apprenons que c'est l¨¤ que La Fayette se trouve retranch¨¦. C'est sans doute, pensai-je bien alors, pour concerter les modifications de quelque terrible complot. Je fus plus confirm¨¦ dans mon opinion, quand je vis nos municipaux vouloir faire arr¨ºter les voitures, et dire qu'il fallait n¨¦cessairement qu'ils parlassent ¨¤ M. de La Fayette. Nous voulons entrer avec eux; nous rencontrons de l'opposition. Nous payons notre t¨¦m¨¦rit¨¦ par le r?le de sentinelles forc¨¦es qu'il nous fallut remplir pendant une demi-heure, temps que dura ¨¤ peu pr¨¨s l'audience qu'obtinrent exclusivement les municipes (_sic_). Enfin, nous repartons; mais, sous le pr¨¦texte de nous donner une escorte de s?ret¨¦, on nous fait, comme des coupables, accompagner d'une force de cavalerie imposante. Alors j'aper?us la perfidie en pleine ¨¦vidence. C'est ainsi que nous arrivons ¨¤ la Maison de Ville. Mais de quels nouveaux caract¨¨res sinistres se charge cette sc¨¨ne qui aussi devait ¨ºtre sur sa fin si tragique! La Gr¨¨ve se voit pleine de troupes, presque toutes so?les. A notre approche, on fit battre aux champs. On nous fait entourer de plus de quatre mille hommes!--On fait charger les armes!!...--Nous descendons de voiture, et ... nous montons ¨¤ la Ville. J'avoue que tout cet appareil ne me faisait pas un tr¨¨s grand plaisir; cependant je dis ¨¤ mes coll¨¨gues qu'il fallait conserver du courage, m¨ºme en reprendre beaucoup de nouveau, et bien soutenir le caract¨¨re de d¨¦putation dont le peuple nous avait rev¨ºtus. Nous n'allames avec les quatre municipaux que jusque dans la salle de la Commune, o¨´ l'on nous fit rester escort¨¦s de quatre sentinelles ¨¤ chaque porte. Les municipaux p¨¦n¨¦tr¨¨rent dans la chambre du Conseil. Je m'assis p¨¦nitentiellement derri¨¨re la porte de communication de cette derni¨¨re pi¨¨ce. Tout ¨¤ coup para?t Bailly, qui s'¨¦crie: ?_Nous sommes trahis et compromis; il faut d¨¦ployer la loi martiale_.? La foudre ne saisit pas plus vivement celui qu'elle frappe, que je ne fus p¨¦n¨¦tr¨¦ d'horreur en entendant ces meurtri¨¨res paroles: ?Voil¨¤ donc le signal du massacre, m'¨¦criai-je; voil¨¤ l'arr¨ºt de mort prononc¨¦ contre le peuple!!? Hors de moi, je me l¨¨ve, j'arr¨ºte ce sanguinaire Bailly et lui dis: ?Monsieur, nous sommes ici une d¨¦putation envoy¨¦e par le peuple du Champ de Mars, et nous sommes sous la sauvegarde de quatre municipaux avec lesquels nous en sommes partis pour nous rendre ici; nous vous demandons la parole.? Dans l'instant, des officiers municipaux qui ¨¦taient l¨¤ sembl¨¨rent vouloir faire une diversion ¨¤ cet interlocutoire en insultant un de nos coll¨¨gues, le citoyen Larivi¨¨re, alors chevalier de Saint-Louis, sur ce qu'il avait sa croix attach¨¦e avec un ruban tricolore. Mais il leur r¨¦pondit: ?J'ai cru que cette croix, que j'ai bien gagn¨¦e, ne perdrait rien ¨¤ ¨ºtre support¨¦e par le ruban de la nation; au surplus, si vous voulez la porter au pouvoir ex¨¦cutif, il vous dira si je l'ai bien m¨¦rit¨¦e.? Aussit?t Bailly s'¨¦cria: ?Je connais M. Larivi¨¨re.? L'impression que toutes les circonstances firent ¨¦prouver au citoyen Larivi¨¨re fut telle qu'il tomba deux jours apr¨¨s en paralysie et qu'il resta depuis ce temps dans l'¨¦tat le plus d¨¦plorable. Dans cette entrefaite (_sic_), parut un commandant de la section de Bonne-Nouvelle qui vint prendre ¨¤ bras le corps le maire Bailly, en criant: ?Nous sommes perdus, on vient de tuer M. de La Fayette au Champ de Mars.? C'¨¦tait un autre coup mont¨¦ dont les conjur¨¦s ¨¦taient sans doute convenus d'avance. Bailly l'assassin ne fait que r¨¦pondre de toutes ses forces: ?_La loi martiale, la loi martiale!_? C'¨¦tait ¨¤ ces seuls mots que se bornait son r?le. Et aussit?t le sanglant drapeau est d¨¦ploy¨¦ ¨¤ la fen¨ºtre et la loi de mort proclam¨¦e sur la place. J'¨¦prouve l'an¨¦antissement et de suite l'¨¦motion de la fureur. C'est au milieu de ce dernier sentiment que je crie ¨¤ mes coll¨¨gues: ?Fuyons ces lieux de proscription; le signal du carnage est donn¨¦; de f¨¦roces magistrats immolent le peuple: ils ne sont pas dispos¨¦s ¨¤ ¨¦couter ses envoy¨¦s; fuyons et allons rejoindre nos concitoyens et, s'il en est temps encore, soustrayons-en le plus grand nombre possible aux coups de leurs bourreaux.? Nous observames que le plan des meurtriers ¨¦tait si bien pr¨¦m¨¦dit¨¦ que, dans tout Paris, ¨¤ la m¨ºme minute, ce n'¨¦tait qu'un seul cri: ?_La Fayette est tu¨¦!_? Les sc¨¦l¨¦rats, qui connaissaient le coeur humain, avaient calcul¨¦ qu'en frappant le peuple d'une telle assertion relativement ¨¤ l'idole du jour de ce temps-l¨¤, il serait ¨¦bloui, il ne verrait plus rien et qu'il oublierait de regimber contre les mesures assassines dispos¨¦es contre lui-m¨ºme. Quant ¨¤ moi, je ne perdis nullement la t¨ºte. J'¨¦puisai toutes les ressources qui me parurent nous rester. Je me rendis avec quelques-uns de mes coll¨¨gues au club des Cordeliers qui ¨¦tait permanent, et j'y rendis un bref compte de tout ce qui se passait. Santerre ¨¦tait dans ce moment-l¨¤ au club. Voici une circonstance qui fait remonter d'un peu loin des donn¨¦es sur le fond du civisme de cet homme qui fut aussi une idole. Lorsque j'eus dit que la loi martiale marchait, j'eus lieu d'¨ºtre ¨¦tonn¨¦ de la vivacit¨¦ avec laquelle Santerre prit la parole pour laisser ¨¦chapper ces mots par lesquels il e?t fait croire qu'il ¨¦tait dans le secret: ?Messieurs, dit-il, soyez tranquilles, il n'y aura pas une amorce de br?l¨¦e dans tout ceci.? Il est vrai que par r¨¦flexion il ajouta: ?Au surplus mon bataillon y est, et, si on avait le malheur de tirer, je m'y opposerais. Mais je puis me tranquilliser et m'en rapporter ¨¤ l'officier qui le commande.? Alors je demandai la parole pour dire autant renomm¨¦ Santerre qu'il serait bien plus convenable qu'il se portat lui-m¨ºme en t¨ºte de son bataillon. Mon brave aussit?t semble piqu¨¦ d'honneur, me regarde en enfon?ant son chapeau dans sa t¨ºte, et dit: ?_J'y vais_.? O¨´ croiriez-vous, citoyens, qu'il a ¨¦t¨¦? Se cacher chez sa belle-soeur dans la rue des Foss¨¦s-Monsieur-le-Prince, m¨ºme maison o¨´ je demeurais. Sans doute qu'il ne s'attendait pas de se trouver l¨¤ si pr¨¨s de mes p¨¦nates; il n'en est sorti qu'¨¤ onze heures du soir. Les voil¨¤ donc, ces h¨¦ros dont les noms remplissent la terre! Quittant les Cordeliers, je me rends au Champ-de-Mars o¨´ j'ai pu encore devancer la loi martiale. Je suis mont¨¦ promptement sur l'autel de la Patrie o¨´ j'ai dit au peuple assembl¨¦ que nous avions voulu remplir ses intentions ¨¤ l'H?tel-de-Ville, mais que nous n'avions pu nous y faire entendre; que la loi martiale ¨¦tait ¨¤ deux pas, et qu'on paraissait vouloir impitoyablement nous massacrer tous. ?Je fais la motion, ajoutai-je, que tout le monde se retire paisiblement, pour que nos vils assassins n'aient pas la satisfaction d'accomplir leur abominable projet, et encore pour leur ¨¦pargner dans l'histoire la honte inou?e d'avoir immol¨¦ tout un peuple sans d¨¦fense.? Un citoyen r¨¦pliqua qu'il fallait attendre l'infame drapeau rouge, et qu'¨¤ la premi¨¨re proclamation, suivant la loi, on se retirerait. Imm¨¦diatement le drapeau rouge para?t au premier foss¨¦ du Champ-de-Mars. Des brigands stipendi¨¦s et apost¨¦s l¨¤ par les grands brigands avaient le mot de jeter quelques pierres ¨¤ ces derniers d¨¨s qu'ils para?traient avec la loi martiale, afin que cette feinte provocation serv?t de pr¨¦texte ¨¤ nos sc¨¦l¨¦rats. Cette mesure ¨¦tait li¨¦e aux deux assassinats du matin et au bruit g¨¦n¨¦ralement r¨¦pandu d'un pr¨¦tendu projet de massacre. Du milieu de la bande apost¨¦e des jeteurs de pierres part un coup de fusil, et c'est l¨¤, au lieu des diverses proclamations prescrites par la loi, c'est l¨¤ le signal du meurtre et de l'¨¦gorgerie universelle. Les f¨¦roces satellites du g¨¦n¨¦ral[60], tout pleins des fum¨¦es du vin qu'il leur a distribu¨¦ et des maximes de sang qu'il leur a fait inculquer, br?lent d'en venir ¨¤ l'ex¨¦cution. L'ordre fatal est donn¨¦, ils vont ¨ºtre satisfaits. De toutes parts ils courent sur le peuple, de toutes parts aussit?t le peuple est assassin¨¦. Tout le monde veut se sauver et, dans leur fuite p¨¦nible, hommes, femmes, vieillards, enfants, re?oivent en tr¨¨s grand nombre le coup terrible qui leur porte la mort. [Note 60: Le g¨¦n¨¦ral qui, il faut le dire ¨¤ la honte des Fran?ais, ¨¦tait alors, dans l'exactitude du mot, l'objet du culte du plus grand grand nombre. (Note de Fournier.)] Toute cette peinture horrible est exactement trac¨¦e d'apr¨¨s le t¨¦moignage de mes yeux. Oui, j'ai ¨¦t¨¦ le triste spectateur de tous les instants de cette sc¨¨ne affreuse. Je suis rest¨¦ le dernier sur l'autel de la Patrie, et je ne l'ai abandonn¨¦ que lorsqu'on y est venu assassiner deux citoyens qui ¨¦taient ¨¤ mes c?t¨¦s. J'ai dirig¨¦ ma retraite vers Vaugirard pour aller au secours de plusieurs citoyens que je voyais poursuivre et fusiller de ce c?t¨¦. L'un d'eux, qui n'¨¦tait m¨ºme pas entr¨¦ au Champ-de-Mars, eut la t¨ºte perc¨¦e d'une balle qui le renversa ¨¤ quelques pas de moi. Je le fis transporter aux Invalides par la grille de derri¨¨re pour lui faire administrer des secours par le chirurgien de l'H?tel; mais ¨¤ peine y fut-il arriv¨¦ qu'il y expira. Ne pouvant plus servir personne ni rem¨¦dier ¨¤ rien, et voyant mes jours en danger, je me retirai chez le citoyen Leroi, faubourg Saint-Germain, pour m'y rafra?chir et m'y laver les mains et la figure que j'avais toutes couvertes de sang et de poussi¨¨re. J'omettais une particularit¨¦ qui n'est cependant point ¨¤ garder sous silence. Le citoyen que j'abandonnai, apr¨¨s qu'il e?t expir¨¦, fut enlev¨¦ par des troupes qui recueillaient les cadavres avec leurs bijoux. Celui-l¨¤ avait deux montres d'or. Mais, tant de celles-l¨¤ que de bien d'autres, Bailly a eu grand soin de ne rendre aucun compte. Vices humains! A quel point vous d¨¦gradez ceux que votre attrait honteux subjugue! CHAPITRE XIII 20 JUIN 1792 _Fameuses p¨¦titions des Sans-Culottes_[61]. [Note 61: _Note annex¨¦e_: ?Bien d¨¦finir l'histoire du 20. D¨¦tailler le r?le de Petion et celui de Manuel. Rapprocher l'identit¨¦ de la trahison, les intentions de ces deux r?les qui paraissaient ¨ºtre en opposition. Rapprocher l'opposition de ces m¨ºmes r?les avec celui de Santerre. ?Ici il se pr¨¦sente encore une particularit¨¦ propre ¨¤ faire appr¨¦cier Santerre. Il ¨¦tait convenu avec nous de planter l'arbre de la libert¨¦ dans le jardin des Tuileries, ¨¤ la suite de la pr¨¦sentation de la p¨¦tition ¨¤ feu Capet. Lorsqu'il fut descendu du Chateau, il ¨¦tait question d'ex¨¦cuter ce projet: ?Non, non, dit Santerre, cela ¨¦pouvanterait le roi: il vaut mieux aller planter l'arbre dans un autre lieu.? Vil complaisant! et toi aussi donc, tu as craint de d¨¦plaire ¨¤ des rois! Que la post¨¦rit¨¦ trouve dans ce seul fait de quoi te juger. L'¨¦clair de renomm¨¦e que tu n'as d? qu'¨¤ des manoeuvres hypocrites ne pouvait pas briller plus longtemps que celui qui a lui sur tes pareils.?] On se rappelle l'objet de ces p¨¦titions, dont l'une ¨¦tait adress¨¦e ¨¤ l'Assembl¨¦e nationale, et l'autre ¨¤ feu Capet. Elles contenaient r¨¦clamations contre les terribles abus du veto et contre le renvoi des ministres patriotes. J'ai contribu¨¦ ¨¤ cette m¨¦morable d¨¦marche, et pour cela j'ai ¨¦t¨¦ d¨¦nonc¨¦ dans le fameux libelle de l'homme-roi, qui pr¨¦tendait qu'on avait viol¨¦ son asile[62]. N'avait-il pas donn¨¦ la croix de Saint-Louis ¨¤ un certain abb¨¦ Douglas pour ¨ºtre mon d¨¦nonciateur et provoquer contre moi un mandat d'arr¨ºt qu'on n'a jamais os¨¦ mettre ¨¤ ex¨¦cution? J'ai la preuve de tous ces faits, dont on pourrait d'ailleurs demander compte au club des ¨¦lecteurs, s¨¦ant ¨¤ l'¨¦v¨ºch¨¦ ainsi qu'au public, ¨¤ qui j'avais annonc¨¦ cette fameuse journ¨¦e du 20 juin, huit jours auparavant. [Note 62: Il s'agit peut-¨ºtre du pamphlet de l'abb¨¦ de Lubersac intitul¨¦: _Rapprochement et parall¨¨le des souffrances de J¨¦sus-Christ, lors de sa grande mission sur la terre, avec celles de Louis XVI, surnomm¨¦ le Bienfaisant, dans sa prison royale_. Paris, 1792, in-8. (Bibl. nat., Lb. 39 6920.)] CHAPITRE XIV 1792 _Arriv¨¦e des Marseillais ¨¤ Paris.--Premier projet de r¨¦volution contre le pouvoir ex¨¦cutif: manqu¨¦._ Je fus d¨¦l¨¦gu¨¦ pour aller au-devant d'eux jusqu'¨¤ Charenton avec plusieurs citoyens aujourd'hui membres de la Convention nationale[63]. Tous les Fran?ais tant soit peu clairvoyants n'ont pas ¨¦t¨¦ jusqu'ici sans s'apercevoir que cette d¨¦marche des Marseillais fut une disposition concert¨¦e entre ces chauds patriotes et les r¨¦publicains de Paris pour parvenir ¨¤ ex¨¦cuter une seconde r¨¦volution dont on avait reconnu la n¨¦cessit¨¦. On peut aujourd'hui avouer tout haut ce fait dont on a eu l'air longtemps de vouloir faire un secret. Les Marseillais ne durent donc pas ¨ºtre surpris de notre rencontre ¨¤ Charenton[64]. Eux et nous ¨¦tions des r¨¦volutionnaires d¨¦j¨¤ d'accord et qui nous connaissions, quoique sans nous ¨ºtre vus. [Note 63: Le 29 juillet 1792. Voir la liste de ces compagnons de Fournier dans _le Bataillon du 10 ao?t_, par Pollio et Marcel, p. 179.] [Note 64: Sur le r?le de Fournier ¨¤ Charenton, voir aussi Barbaroux, _M¨¦moires_, ¨¦d. Dauban, p. 348, 350.] Le d?ner que nous f?mes ensemble ¨¤ Charenton ne fut donc pas c¨¦r¨¦monieux; il fut d'intimit¨¦ et tel qu'il devait ¨ºtre entre gens qui avaient de grands plans ¨¤ suivre de concert. Ici je joue un grand r?le. C'est moi le n¨¦gociateur choisi pour transmettre les projets les plus importants aux principaux du bataillon qu'on voulait en instruire. Nous nous retirons apr¨¨s le d?ner dans une chambre, et l¨¤ je confie ¨¤ ces braves que la grande manoeuvre, par laquelle la libert¨¦ pourrait ¨ºtre sauv¨¦e, ¨¦tait dans le meilleur train; qu'un grand coup pr¨¦paratoire avait ¨¦t¨¦ jet¨¦ le 20 juin, et qu'il n'¨¦tait plus question que d'achever; qu'il s'agissait pour eux, en arrivant ¨¤ Paris, de l'ex¨¦cution d'un plan o¨´ ils seraient les premiers auteurs, mais pour lequel ils auraient ensuite la masse enti¨¨re des Parisiens pour coop¨¦rateurs et pour soutiens; que ce plan consistait ¨¤ aller s'emparer de l'individu nomm¨¦ roi, ainsi que de sa famille, et de chasser du chateau tous les sc¨¦l¨¦rats et brigands qui conspiraient la perte totale des Fran?ais et leur esclavage: qu'aussit?t eux, Marseillais, camperaient aux Tuileries et y feraient le service de concert avec la garde nationale parisienne. Ce plan fut tr¨¨s go?t¨¦. Les Marseillais me dirent qu'il ne marcheraient qu'avec un patriote tel que moi, qui justifiait si bien, ajout¨¨rent-ils, le r¨¦cit qu'ils en avaient d¨¦j¨¤ entendu faire. Nous arr¨ºtames d¨¦finitivement l'ex¨¦cution du plan propos¨¦. Il ne s'agissait plus que de convenir aussi des moyens. La d¨¦fiance est tout ¨¤ fait de saison dans des circonstances telles que celles o¨´ nous nous trouvions. C'est pourquoi je m'en entourai. Je dis aux Marseillais: ?Nous sommes ici sept que vous ne connaissez pas. Dans la crainte qu'il ne se trouve dans le nombre quelques faux fr¨¨res, je fais la motion que nous partions tout de suite pour Paris, afin de pr¨¦parer les esprits pour ex¨¦cuter notre projet, pas plus tard que demain. Je demande de plus que deux d'entre vous nous gardent partout, mangent et couchent m¨ºme avec nous, et demain, quand toutes choses seront bien dispos¨¦es, nous viendrons vous chercher ici (¨¤ Charenton) pour suivre aussit?t l'ex¨¦cution du plan. S'il vous fallait encore de nouvelles trahisons pour vous rendre sages, disons franchement le mot, vous ne seriez pas dignes de la libert¨¦.? Toutes ces choses encore convenues, nous arrivons le soir ¨¤ Paris. Accompagn¨¦ de deux Marseillais, je me rends de suite chez Santerre, alors commandant du bataillon des Quinze-Vingts, pour lui faire part du plan. Il l'approuve. Je lui ajoute que j'allais de ce pas chez le citoyen Alexandre, commandant du bataillon de la section des Gobelins, pour le lui communiquer ¨¦galement. Santerre m'applaudit encore et nous d¨¦clare que nous pouvons compter sur lui. Nous partons sur cette parole et nous joignons ¨¤ la section d¨¨s Gobelins les citoyens Alexandre et Lazowski, auxquels nous confions nos vues. Ils y applaudissent aussi et nous promettent de se rendre le lendemain au-devant des Marseillais. Le lendemain matin, nous avons rejoint les Marseillais du c?t¨¦ de Saint-Mand¨¦. Nous avons vu Santerre au faubourg Saint-Antoine, qui nous comfirma sa parole de la veille qu'il viendrait nous joindre. Cependant nous eussions compt¨¦ sur cette parole en vain, car il n'avait pas m¨ºme averti son bataillon. Telle ¨¦tait dans toutes les occasions la franchise et l'¨¦nergie de cet homme, qui a acquis une r¨¦putation de sans-culottisme on ne sait comment. Au lieu de venir nous joindre, c'est nous qui l'avons joint ¨¤ peu pr¨¨s devant sa porte o¨´ il se mit ¨¤ la t¨ºte de quelques braves du faubourg qui l'ont presque fait marcher de force, et il faut bien noter que, depuis le faubourg jusqu'¨¤ la Gr¨¨ve o¨´ nous devions, suivant notre plan, faire sonner le tocsin, il nous fit employer trois heures. Je ne puis mieux comparer cette marche qu'¨¤ celle que nous fit faire La Fayette pour Versailles la nuit du 5 au 6 octobre. Santerre nous conduisit chez Petion ¨¤ la mairie o¨´ il nous promettait monts et merveilles. Il entre chez Petion et nous fait faire halte. Sa conf¨¦rence avec le maire dura une heure et demie, et pendant tout ce temps nous sommes rest¨¦s ¨¤ croquer le marmot. A la fin, il est venu nous dire: ?Marchons aux Tuileries.? C'¨¦tait ce que nous attendions. Nous passons sur le Pont-Neuf et arriv¨¦s sur le quai de l'¨¦cole, nous voulions, comme on le con?oit bien, aller au Chateau. Santerre dit: ?_Non, non, nous prendrons par la rue Saint-Honor¨¦_.? Arriv¨¦ dans cette rue, je me mis ¨¤ faire d¨¦filer du c?t¨¦ du chateau. Santerre court, gagne la t¨ºte, fait faire halte et dit aux Marseillais et aux troupes que l'intention de M. Petion ¨¦tait que les Marseillais allassent se caserner, qu'il devait, lui, les conduire ¨¤ leur caserne[65], et que de l¨¤ il ¨¦tait charg¨¦ de les emmener d?ner aux Champs-Elys¨¦es.... Ces dispositions furent suivies. [Note 65: Apr¨¨s le mot caserne, on lit ici, dans l'original, ces mots barr¨¦s: de la Courtille.] Les masques sont-ils ici d¨¦voil¨¦s suffisamment? Fran?ais, la conduite de vos Petion et de vos Santerre dans cette circonstance, o¨´ une tout autre marche e?t pu d¨¦cider d¨¨s cette journ¨¦e la r¨¦volution salutaire qu'il vous fallait encore pour vous d¨¦livrer de la tyrannie, cette conduite vous les fait-elle bien appr¨¦cier? Que ces ¨¦coles devraient bien vous avoir gu¨¦ris pour toujours des enthousiasmes pr¨¦matur¨¦s! Eh! sans doute.... La troupe marseillaise, ayant d¨¦pos¨¦ ses armes, se d¨¦sesp¨¦rait de voir le plan manqu¨¦. Une grande partie du bataillon est rest¨¦e ¨¤ la caserne, l'autre s'est rendue ¨¤ ce d?ner des Champs-Elys¨¦es que, pour produire une distraction n¨¦cessaire aux vues des tra?tres, la politique du cabinet Petion et Santerre avait jug¨¦ convenable d'arr¨ºter dans le conseil particulier du matin. Tout le monde se rappelle ce d?ner, qui fut troubl¨¦ par cette honteuse rixe provoqu¨¦e par des grenadiers nationaux parisiens et autres agents de la cabale de la Cour. L¨¤ s'est manifest¨¦e l'intention bien pr¨¦cise de massacrer tous les patriotes. J'en ai ¨¦t¨¦ quitte en cette occasion pour ¨¦chapper au danger d'un coup de pistolet dirig¨¦ positivement sur moi, et dont j'ai eu le bonheur d'¨ºtre manqu¨¦. On ouvrit le Pont-Tournant pour recevoir dans leur fuite les assassins des Marseillais. Ils entr¨¨rent au chateau o¨´ Antoinette pansa elle-m¨ºme les bless¨¦s. CHAPITRE XV ... JUILLET 1792 _Second projet de r¨¦volution contre le pouvoir ex¨¦cutif: encore manqu¨¦._ La duplicit¨¦ du magistrat Petion et de Santerre ne pouvait produire que l'effet de retarder de quelques jours l'¨¦poque des grands ¨¦v¨¦nements qui se disposaient. Le peuple fran?ais avait jur¨¦ d'abattre ses tyrans. Il ¨¦tait tout dispos¨¦ pour le faire, et l'opposition de quelques tra?tres n'¨¦tait pas capable de changer ce que la masse souveraine avait si s¨¦rieusement r¨¦solu. Les f¨¦d¨¦r¨¦s de tous les d¨¦partements, venus ¨¤ Paris dans les m¨ºmes vues r¨¦volutionnaires que les Marseillais et pour ¨ºtre leurs collaborateurs, s'assemblaient tous les jours aux Jacobins et ils form¨¨rent chez Anthoine[66], d¨¦put¨¦ ¨¤ la L¨¦gislature[67], un comit¨¦ secret. Ils eurent la confiance et ils voulurent me t¨¦moigner l'amiti¨¦ de m'y admettre. Gorsas, Carra et Chabot ¨¦taient aussi de ce comit¨¦. C'est dans ce comit¨¦ que l'on concertait les divers moyens de consommer cette r¨¦volution dont l'ex¨¦cution avait d¨¦j¨¤ manqu¨¦ une fois. Apr¨¨s qu'on f?t convenu dans ce m¨ºme comit¨¦ des principaux faits pour une seconde tentative, on convint aussi pour le lendemain d'un d?ner sur la place de la Bastille de tous les f¨¦d¨¦r¨¦s r¨¦unis, qui, l¨¤, arr¨ºteraient en d¨¦finitive la marche executive de la nouvelle insurrection dont la libert¨¦ avait besoin pour assurer ses principaux succ¨¨s et compl¨¦ter son triomphe. [Note 66: Il n'y avait pas de d¨¦put¨¦ de ce nom ¨¤ la L¨¦gislative. Fournier veut peut-¨ºtre parler de F.-P.-N. Anthoine, ex-constituant, futur conventionnel.] [Note 67: C'est ainsi qu'on appelait vulgairement l'Assembl¨¦e l¨¦gislative.] Tous ceux qui se croyaient destin¨¦s ¨¤ remplir les principaux r?les de cette fameuse sc¨¨ne devaient en ¨ºtre trop pr¨¦occup¨¦s pour pouvoir se livrer ¨¤ autre chose jusqu'au moment de la faire ¨¦clater. Voici pourquoi, le m¨ºme jour, nous nous sommes assembl¨¦s au nombre de dix ¨¤ la Chasse royale et au Cadran bleu sur le boulevard, pour nous affermir dans nos r¨¦solutions. Santerre et Alexandre ¨¦taient de notre conciliabule. Mais, encore l¨¤, Santerre prouva bien positivement ce qu'il ¨¦tait, c'est-¨¤-dire en bon fran?ais un vrai lache. Voyant que le fer a ¨¦t¨¦ chauff¨¦ ¨¤ point, il ne voulut rien manger en disant qu'il ¨¦tait bien empoisonn¨¦. Mais cependant, ou parce qu'il se voyait toujours courageux dans l'avenir, ou plut?t parce qu'il apercevait sur le champ des moyens dilatoires pour ne pas ¨ºtre tenu ¨¤ ses promesses, cependant dis-je, lorsqu'on reparla de l'arr¨ºt¨¦ pris pour le repas du lendemain de tous les f¨¦d¨¦r¨¦s ¨¤ la Bastille, je ne vis jamais notre Santerre si brave. Il dit: ?Eh bien, comptez sur moi et agissez en cons¨¦quence.? Il partit apr¨¨s avoir prononc¨¦ ces paroles, dont il ne va pas ¨ºtre inutile de conserver la m¨¦moire. De notre c?t¨¦, nous retournames dans le comit¨¦ secret, o¨´ nous conv?nmes qu'apr¨¨s le repas de la Bastille, qui ne serait qu'un morceau pris sur le pouce, il se formerait quatre divisions d'attaque contre nos ennemis du chateau. On arr¨ºta que je commanderais la premi¨¨re et que je garantirais les batteries de canons sur les ponts, ¨¤ la Gr¨¨ve et sur la place d'Henri IV. Je fus aussi charg¨¦ de faire faire quatre drapeaux de ralliement pour chaque division. Je les fis faire dans la nuit. Ils ¨¦taient de drap rouge, avec cette inscription: _R¨¦sistance ¨¤ l'oppression. Loi martiale contre la r¨¦bellion du pouvoir ex¨¦cutif_. Je ne manquai pas de me trouver le lendemain au rendez-vous de la Bastille. Quel fut mon ¨¦tonnement d'y voir cinq ou six bals ouverts par Santerre! Exterminables intrigants, voil¨¤ votre ressource banale. Vous ¨ºtes tous consomm¨¦s dans cet art perfide de savoir distraire, quand vous le voulez, le Fran?ais; vous savez mettre ¨¤ profit, au gr¨¦ de vos coupables desseins, cette frivolit¨¦, reste du caract¨¨re de la nation dans le temps de son esclavage! Entrant comme un furieux, je fis cesser les instruments et violons: ?Malheureux, m'¨¦criai-je, en parlant ¨¤ tout le peuple, vous voulez danser, tandis que les sc¨¦l¨¦rats rivent vos cha?nes, tandis qu'on veut vous replonger dans le dernier esclavage et qu'on accapare tous les grains et denr¨¦es!? J'avais plus ¨¦cout¨¦ mon z¨¨le que la prudence, en faisant cette vive sortie; heureusement que j'¨¦tais fort connu, car il y avait l¨¤ des gens qui demandaient d¨¦j¨¤ ¨¤ me couper la t¨ºte. Non seulement mon ¨¦nergie, aid¨¦e de l'appui de tous ceux ¨¤ qui mes principes n'¨¦taient pas ¨¦quivoques, les r¨¦duisit au silence, mais je parvins ¨¤ r¨¦tablir l'ordre et ¨¤ faire cesser ce scandale de danse. Il s'agissait, apr¨¨s cela, de pousser l'ex¨¦cution des dispositions de la veille. J'avais bien pu croire, en voyant cette danse intervenue si ¨¤ contretemps, que notre projet ¨¦tait vendu, mais j'en fus encore plus certain quand j'entrevis une foule d'autres entraves. Il s'¨¦tait introduit l¨¤ force raisonneurs qui entrechoquaient toutes les d¨¦lib¨¦rations et qui les rendaient interminables. Bient?t d'autres incidents me confirm¨¨rent bien davantage que nous ¨¦tions trahis. M'¨¦tant trouv¨¦ embarrass¨¦ de mes quatre drapeaux, j'avais ¨¦t¨¦ les d¨¦poser chez un respectable sans-culotte, ¨¦lecteur, mon coll¨¨gue. On ne tarda pas ¨¤ aller d¨¦noncer ce d¨¦p?t ¨¤ Jurie, commissaire de police de la section des Enfants-Trouv¨¦s[68], qui s'empara de l'un de ces drapeaux et le porta chez Petion. Je dois dire cependant qu'on respecta cette propri¨¦t¨¦ et que le drapeau fut rapport¨¦ en place. [Note 68: Il s'agit de la section des Quinze-Vingts (faubourg Saint- Antoine) qui si¨¦geait dans l'¨¦glise des Enfants-Trouv¨¦s.] Mais quel fut enfin le sort de notre projet? Jusqu'¨¤ une heure apr¨¨s minuit, rien n'avait l'air de pouvoir se d¨¦terminer. Mais, ¨¤ la m¨ºme heure, arrive sur la place de la Bastille, Petion avec Sergent et .....[69]. Il n'est pas de plus grands hors-d'oeuvre que des magistrats qui viennent s'entremettre parmi le peuple lorsqu'il est au cours d'une insurrection reconnue n¨¦cessaire pour consolider sa libert¨¦. La d¨¦marche du magistrat pour contrecarrer ses mesures peut et doit ¨ºtre alors consid¨¦r¨¦e comme un attentat ¨¤ cette m¨ºme libert¨¦. P¨¦n¨¦tr¨¦ de ces maximes, j'avance vers Petion et compagnie, je les accoste doucement, et leur dis franchement: ?_Que venez-vous f.... ici?_? L'un d'eux me r¨¦pondit: ?_Votre plan est encore manqu¨¦; vous ¨ºtes trahis, rentrez chez vous et vous ferez bien_.? Je vis qu'il ¨¦tait de la prudence de c¨¦der encore, et que mes dispositions avaient ¨¦t¨¦ pr¨¦sent¨¦es de telle sorte ¨¤ une partie de nos concitoyens qu'en nous obstinant ¨¤ les faire suivre, nous nous exposions peut-¨ºtre ¨¤ nous battre les uns contre les autres. En cons¨¦quence, je rendis compte de cet avis ¨¤ mes coll¨¨gues, et leur dis: ?Allons chercher les drapeaux, et retirons nous.? [Note 69: Ici un nom propre illisible.] En toutes choses, les obstacles ne servent qu'¨¤ augmenter l'ardeur des desseins que nous avons une fois r¨¦solus fortement. Irrit¨¦ de ce nouvel ¨¦chec, je restai tant au comit¨¦ que sur la place de la Bastille jusqu'¨¤ deux heures du matin pour aviser avec mes coll¨¨gues ¨¤ des mesures ult¨¦rieures pour l'ex¨¦cution de notre projet, manqu¨¦ une seconde fois. Je fus surpris lorsque, avant de me retirer tout ¨¤ fait, j'allai chez le citoyen gardien des drapeaux, dans l'intention de les retirer. Il me dit qu'il avait ordre du commissaire de police Jurie de me les refuser et de ne me les livrer que quand il serait pr¨¦sent. Je r¨¦pliquai qu'_o¨´ je trouvais mon bien, je m'en emparais_. C'est en disant ces mots que je d¨¦montai mes ¨¦tendards de dessus leurs espontons et que je les emportai. Il est inutile ici de peser longtemps sur l'observation qu'en nous retirant, apr¨¨s ce second essai manqu¨¦, nous ne nous sommes consol¨¦s du non-succ¨¨s qu'apr¨¨s nous ¨ºtre bien promis de ne point tarder ¨¤ tenter de nouveau le sort, en esp¨¦rant qu'il pourrait nous ¨ºtre plus favorable. Sous le r¨¦gime des Bailly, des La Fayette, des grands juges de paix inquisiteurs et du tartuffe Du Port, on e?t trait¨¦ tout cela de conjuration atroce contre l'un des premiers pouvoirs constitu¨¦s, et j'eusse ¨¦t¨¦ faire un tour ¨¤ la guillotine. Sans doute, il faut beaucoup aimer sa patrie pour s'exposer pour elle ¨¤ des risques aussi grands que tous ceux que j'ai hasard¨¦s. Ce qui me reste ¨¤ pr¨¦senter aux lecteurs ne leur offrira pas de ma part un d¨¦vouement moins entier pour la cause de la libert¨¦. CHAPITRE XVI JUILLET 1792 _Incident tr¨¨s curieux.--La Cour essaie de me corrompre._ Pour peu qu'un homme devint un personnage, il fixait bient?t l'attention du roi constitutionnel ou de ses alentours. J'en avais d¨¦j¨¤ trop fait pour rester ignor¨¦, et la Cour, qui avait un plan de conduite qu'elle suivait fid¨¨lement vis-¨¤-vis de tous ceux qu'elle honorait de son attention, ne s'en d¨¦partit pas par rapport ¨¤ moi. Tout le monde a remarqu¨¦ cette diff¨¦rence que sous le despotisme absolu l'on ensevelissait sous terre les gens qui voulaient se rendre redoutables, au lieu que sous le despotisme constitutionnel on tachait de les rendre muets avec de l'or. Je parus donc aussi valoir la peine d'¨ºtre achet¨¦. Par des motifs trop faciles ¨¤ deviner, peu de gens ont eu l'indiscr¨¦tion d'imprimer comment on s'y prenait en pareil cas; moi, je n'ai aucune raison d'¨ºtre circonspect. J'¨¦tais aux Tuileries le surlendemain du d?ner de la Bastille dont je viens de donner la relation. Je vis venir ¨¤ moi un ex-noble, officier du Chateau. Je dis ¨¤ l'un des citoyens avec qui je me promenais. ?Ne vous ¨¦cartez pas, vous allez entendre ma conversation avec cet esclave!? Aussit?t que ce dernier m'eut abord¨¦, il me dit _que le Roi d¨¦sirait de me parler_. Il y avait d¨¦j¨¤ longtemps que l'on cherchait ¨¤ me s¨¦duire; on crut sans doute trouver le moment favorable et que l'enthousiasme de parler au Roi aurait eu prise sur mon individu. Je r¨¦pondis au valet de Louis: ?_Allez dire ¨¤ votre ma?tre que je demeure rue et num¨¦ro tels, et que, s'il a ¨¤ me parler, il me trouvera_.? Quatre fois diff¨¦rentes le m¨ºme ¨¦missaire est venu ¨¤ la charge, et me proposer une entrevue avec Capet soit au jardin du Dauphin, soit chez Brissac, soit chez Laporte. _Ni chez l'un, ni chez l'autre_, r¨¦pondis-je. Enfin, on me demanda si je voudrais recevoir Brissac chez moi et recevoir par sa bouche ce que le roi aurait ¨¤ me transmettre. La curiosit¨¦ m'y fit consentir et je donnai rendez-vous pour neuf heures du soir, afin de ne pas rendre ma conduite suspecte. Je n'eus rien de plus press¨¦ que de faire part de cet extraordinaire rendez-vous, et ¨¤ mes amis et aux h?tes de la maison que j'occupais. A neuf heures pr¨¦cises, Brissac entre chez moi. L'homme qui aime la franchise ne peut s'emp¨ºcher de parler son langage m¨ºme devant les pervers qu'il sait bien n'¨ºtre pas susceptibles de sensibilit¨¦ en l'entendant. Je dis donc ¨¤ Brissac que, s'il venait pour chercher ¨¤ me s¨¦duire, il pouvait s'en retourner et que, s'il ¨¦tait pour chercher de grandes v¨¦rit¨¦s, il pouvait rester. Il me r¨¦pondit qu'il _ne venait effectivement que pour s'instruire_. Je lui dis alors tout ce que l'¨¦nergie de mon caract¨¨re put me dicter. Je lui d¨¦montrai, en lui faisant l'¨¦num¨¦ration des crimes de la Cour, que je les connaissais tous, et je lui d¨¦clarai en d¨¦finitive que j'avais fait serment devant le ciel que je ferais tout ce qui d¨¦pendrait de moi pour d¨¦truire les despotes et la tyrannie. Et parce que l'homme de bien est toujours entra?n¨¦ naturellement ¨¤ donner de bons conseils m¨ºme aux m¨¦chants, m¨ºme ¨¤ ses ennemis les plus dangereux, je dis encore au messager du Roi: ?Reportez ¨¤ votre ma?tre que, s'il s'¨¦tait servi d'honn¨ºtes gens, il e?t pu exister heureux, mais que, n'ayant jamais su qu'acheter ¨¤ prix d'or des hommes mercenaires, il court avec eux ¨¤ une perte in¨¦vitable. Vous, monsieur, lui ajoutai-je, votre t¨ºte est ¨¤ prix; elle est au jeu avec la mienne, il faut qu'il y en ait une des deux qui saute, attendu que, des deux partis oppos¨¦s ¨¤ chacun desquels est attach¨¦ l'un de nous, il faut que l'un ¨¦crase l'autre?. Ces gens de cour ¨¦taient plastronn¨¦s ¨¤ triple cuirasse contre tous les discours ¨¤ principes, et l'exp¨¦rience de l'efficacit¨¦ du grand exp¨¦dient, par lequel ils avaient fait presque autant de conversions qu'ils en avaient entreprises, leur donnait une tr¨¨s grande confiance ¨¤ l'employer. Brissac crut donc apparemment qu'il ne me trouverait pas plus rebelle que tant d'autres, et il me fit ses propositions avec beaucoup d'assurance. Je ne dois pas dire ici ¨¤ quelle hauteur la Cour avait cru devoir lui donner le pouvoir de les ¨¦lever. On croirait que je les porte moi-m¨ºme fort haut pour me faire valoir beaucoup. Mais des t¨¦moins qui ne sont pas morts, et lesquels ont ¨¦t¨¦ apost¨¦s de mon aveu pour nous entendre, en rendraient bon compte si l'on en ¨¦tait curieux[70]. [Note 70: Dans l'interrogatoire que lui fit subir la commission administrative de la police de Paris, le 22 germinal an II (11 avril 1794), Fournier d¨¦clara que Brissac lui avait promis ?de terminer son proc¨¨s, de lui exp¨¦dier un brevet de colonel et de lui donner par la suite un gouvernement.? (Archives nationales, papiers de Fournier.)] Les ames honn¨ºtes peuvent bien pressentir ce que mon indignation dut me dicter de dire au s¨¦ducteur Brissac. Je lui pr¨¦dis, lorsqu'il se retira, qu'il ne devait plus faire un long s¨¦jour au Chateau. Il fut encore plus court que je ne l'avais pu calculer, car deux jours apr¨¨s il fut d¨¦cr¨¦t¨¦ d'accusation et arr¨ºt¨¦[71]. [Note 71: Le duc Coss¨¦-Brissac, commandant de la garde sold¨¦e du Roi, fut d¨¦cr¨¦t¨¦ d'accusation le 29 mai 1792. C'est donc ¨¤ cette ¨¦poque, et non au mois de juillet, qu'il faut reporter la conversation que Fournier dit avoir eue avec lui.] La Cour corruptrice ¨¦tait irrebutable. Elle ne d¨¦sesp¨¦rait point de gagner un jour ce qui lui ¨¦tait ¨¦chapp¨¦ dans un autre. Le lendemain du premier message, j'en re?us un second encore par un ex-noble, qui vint me faire de nouvelles propositions d'or, d'argent et de places importantes. J'ai tout repouss¨¦ avec d¨¦dain, en disant ¨¤ cet esclave que je servais la cause du peuple et de ma patrie, et qu'il n'y avait point assez d'or en France pour m'acheter. J'eus encore des t¨¦moins secrets de tout ce qui se passa entre moi et ce n¨¦gociateur royal. Cet incident produisit l'effet de m'inspirer plus d'horreur pour le tyran, et d'accro?tre beaucoup mon impatience de mettre une bonne fois ¨¤ ex¨¦cution le projet m¨¦dit¨¦ de lui porter le dernier coup pour faire enfin triompher dans toute sa pompe la libert¨¦. Le moment de cet ¨¦v¨¦nement ne tarda point ¨¤ para?tre. CHAPITRE XVII JOURN¨¦E DU 10 AOUT 1792 Si le peuple s'en ¨¦tait toujours attendu (_sic_) ¨¤ ses repr¨¦sentants pour faire les r¨¦volutions, sans doute il serait encore esclave. Les l¨¦gislateurs fran?ais n'ont montr¨¦ de v¨¦ritable ¨¦nergie que toutes les fois que le peuple s'est lev¨¦ et qu'il les a forc¨¦s ¨¤ en prendre. Hors ces cas, combien n'ont-ils pas sembl¨¦ agir souvent comme s'ils eussent ¨¦t¨¦ d'accord avec les conspirateurs! Ici, il s'en pr¨¦sente un notable exemple. D¨¨s le 6, ¨¦poque o¨´ nous avons publi¨¦ les crimes de La Fayette, j'¨¦tais tr¨¨s instruit de tout ce qui se passait dans les comit¨¦s de l'Assembl¨¦e nationale. Je savais tr¨¨s pertinemment[72], que les comit¨¦s militaire, de constitution et autres avaient r¨¦solu d'¨¦luder de rendre autant le d¨¦cret d'accusation contre La Fayette, que celui de suspension contre le chef du pouvoir executif. On avait seulement arr¨ºt¨¦ l'ajournement de la discussion sur ces deux individus pour le jeudi. Cette conduite ¨¦tait-elle dict¨¦e par la pusillanimit¨¦ ou la perfidie? Il ne faut pas raprocher beaucoup de circonstances pour d¨¦m¨ºler quel ¨¦tait ce motif. Quand je vis la patrie trahie .....[73] et que tous les jours on semblait ench¨¦rir sur les moyens de la tromper, mon indignation me transporta chez le restaurateur des Feuillants, o¨´ je dis, en pr¨¦sence du public, ¨¤ plus de trente d¨¦put¨¦s de l'Assembl¨¦e l¨¦gislative: ?Que je connaissais toutes leurs infamies, tous leurs crimes, que je savais du Chateau que les deux tiers des membres de l'Assembl¨¦e ¨¦taient vendus et qu'ils trahissaient la nation, que je ne pouvais pas m'emp¨ºcher de leur dire qu'ils ¨¦taient des brigands, que je savais que ma grande ¨¦nergie les embarrassait, et qu'ils ¨¦taient d'accord avec les Grands Inquisiteurs juges de paix de me faire arr¨ºter, mais que je les en d¨¦fiais et qu'auparavant ils me verraient encore d¨¦ployer ma vigueur contre leurs complots.? J'ajoutai que, pour dernier mot, j'avais ¨¤ leur dire que, si le 9, entre dix et onze heures et demie du soir, ils n'avaient pas prononc¨¦ sur l'arrestation de La Fayette et sur la suspension du roi, ¨¤ onze heures trois quarts nous ferions sonner le tocsin.... [Note 72: Tant par l'Assembl¨¦e que par la Cour. [Mais] je devais garder le silence parce que j'aurais trahi la patrie le (_sic_) divulguant. Je me taisais soigneusement pour laisser .....[a] et ne pas faire manquer, etc. (_Note de Fournier._)] [Note a: Nous n'avons pu lire ce mot.] [Note 73: Ici trois mots illisibles.] Au lieu de n'¨ºtre que les simples organes de l'opinion publique, nous avons presque toujours vu nos s¨¦nateurs sembler prendre ¨¤ tache de la braver, et substituer leurs volont¨¦s arbitraires ¨¤ la volont¨¦ g¨¦n¨¦rale. Ici, press¨¦s par les vives clameurs de la voix souveraine, ils eurent l'air d'y c¨¦der un moment, ils promirent toute satisfaction au peuple sur le compte de Louis Capet et de La Fayette, les deux tra?tres les plus dangereux d'alors. Mais toute la soir¨¦e du 9 se passa et rien ne fut prononc¨¦ contre eux. Je n'ai pas, moi, manqu¨¦ ma parole. Le m¨ºme jour, il y eut une assembl¨¦e des f¨¦d¨¦r¨¦s aux Jacobins. Pendant l'assembl¨¦e des f¨¦d¨¦r¨¦s, j'entrai dans la salle au moment de la discussion sur l'objet de pr¨¦senter une nouvelle p¨¦tition ¨¤ l'Assembl¨¦e, sur le refus d'en entendre une premi¨¨re qui venait d'¨ºtre renvoy¨¦e avec ignominie. La veille du grand jour des vengeances avait vu consacrer le dernier oubli des principes. Des mandataires n'avaient point voulu entendre leurs commettants. R¨¦volt¨¦ de semblables proc¨¦d¨¦s, je prends la parole, et je dis: ?Citoyens, je m'oppose personnellement ¨¤ ce que vous donniez cette nouvelle p¨¦tition. Vous en avez pr¨¦sent¨¦ mille, on n'a fait droit ¨¤ aucune. Je vous proposerai celle-ci, qui sera la derni¨¨re. C'est d'aller sur-le-champ couper six cents t¨ºtes[74] des conspirateurs r¨¦fugi¨¦s dans le repaire royal, nous les porterons ¨¤ l'Assembl¨¦e et nous dirons: Voil¨¤ vos chefs-d'oeuvre, l¨¦gislateurs!? [Note 74: A l'original et ray¨¦: ?Dont la mienne sera une. Trop heureux que celle d'un patriote offerte en sacrifice ¨¤ Jupiter le rende enti¨¨rement propice aux voeux des amis de la libert¨¦!?] Cette motion, d¨¦sapprouv¨¦e par un faible parti, fut applaudie par la majorit¨¦. La preuve qu'elle ¨¦tait bonne, c'est qu'il a fallu l'ex¨¦cuter le lendemain 10 au Chateau. L'on a d¨¦j¨¤ pu voir, et l'on verra ¨¤ la suite que je ne me contente pas de faire le beau parleur ¨¤ la tribune, en laissant aux autres ¨¤ suivre l'ex¨¦cution de mes motions. Je ne me d¨¦termine qu'apr¨¨s avoir m?rement r¨¦fl¨¦chi, mais aussi, une fois arr¨ºt¨¦ ¨¤ une d¨¦lib¨¦ration que je crois bonne et tendant au bien de mes fr¨¨res, je m'y sacrifie. On va donc me voir ici toujours agissant pour animer mes fr¨¨res et pour ex¨¦cuter avec eux la secousse d¨¦cisive du 10. Ce m¨ºme jour, le comit¨¦ secret se rassembla ¨¤ la Chasse Royale, sur le boulevard[75]. Nous y avons fait venir Alexandre et Santerre. Ils nous ont fait de tr¨¨s brillantes promesses pour seconder notre entreprise, notamment notre rodomont Santerre, toujours tr¨¨s anim¨¦ lorsqu'il ne s'agit que de parler et de faire le bel esprit. [Note 75: Dans la nuit du 9 au 10, d'apr¨¨s Carra. Mais l'ame de l'insurrection, ce fut le comit¨¦ des sections.] Le soir, ¨¤ neuf heures, je me suis rendu ¨¤ la caserne des Marseillais avec lesquels j'avais rendez-vous, ainsi que plusieurs de mes coll¨¨gues. Nous y avons d¨¦pos¨¦ nos armes et, de l¨¤, envoy¨¦ des d¨¦putations aux faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine pour inviter les citoyens de ces deux faubourgs ¨¤ se trouver au ralliement dont nous ¨¦tions convenus. Pendant cet intervalle, j'allai ¨¤ la section du Th¨¦atre-Fran?ais, lors assembl¨¦e en permanence; et, comme j'¨¦tais citoyen de cette section, qu'on sait avoir toujours ¨¦t¨¦ un foyer ardent de patriotisme, je n'eus pas beaucoup de peine ¨¤ y faire adopter mes vues qui ¨¦taient d¨¦j¨¤ celles de la plupart des citoyens. Le tocsin a sonn¨¦ ¨¤ onze heures trois quarts comme nous l'avions promis. On a plac¨¦ des postes, mais nous avons ¨¦t¨¦ trahis par les ¨¦tats-majors, qui ne remplissaient pas nos intentions. A une heure du matin, nous avons relev¨¦ ces postes. Il est venu ¨¤ la section trois officiers municipaux pour nous inviter ¨¤ cesser de sonner le tocsin, observant qu'en cons¨¦quence d'un arr¨ºt¨¦ de la Commune, ils avaient d¨¦j¨¤ ¨¦t¨¦ dans plusieurs sections et qu'on avait cess¨¦ d'y sonner; mais notre pr¨¦sident, le citoyen Lebois[76], br?lant d'¨¦nergie et de patriotisme, leur r¨¦pondit: ?Plein de respect pour la Commune de Paris, nous ferons tout pour elle, mais ce que vous nous demandez, citoyens, il est impossible de vous l'accorder. Au lieu de faire cesser le tocsin, j'ordonne, en ma qualit¨¦ de pr¨¦sident, qu'il continue, car il n'est plus question de reculer, et il est temps d'abattre les tyrans.? [Note 76: Le journaliste R.-J. Lebois, qui fera para?tre l'Ami du peuple ¨¤ partir du 29 fructidor an II.--Ce t¨¦moignage de Fournier semble infirmer l'assertion de M. Mortimer-Ternaux (II, 436) qui dit que cette nuit-l¨¤ les meneurs de cette section se tinrent prudemment ¨¤ l'¨¦cart.] Alors, de mon c?t¨¦, je demande la parole et je dis: ?Citoyens, l'Assembl¨¦e a d¨¦cr¨¦t¨¦ que la patrie ¨¦tait en danger. Le peuple est lev¨¦; vous, municipaux, vous devez aller vous coucher; vous n'avez plus rien ¨¤ faire.? A la pointe de jour, je fus nomm¨¦ commissaire avec trois autres citoyens pour inviter le bataillon de la section ¨¤ se joindre devant la porte des Cordeliers. Mais les citoyens, tromp¨¦s par des brigands dont je vis l'un parmi eux faire cabale et s'opposant ¨¤ notre demande, en concluant au par-dessus ¨¤ ce qu'on me coupat la t¨ºte, refus¨¨rent absolument de marcher, malgr¨¦ l'arr¨ºt¨¦ de la section qui les y invitait. Je rendais compte de ma mission, quand je m'aper?us que nous ¨¦tions mieux second¨¦s d'ailleurs et que nous pouvions d¨¨s lors former l'espoir de faire r¨¦ussir notre projet. En effet, nous v?mes arriver de toutes parts diff¨¦rents bataillons, et notamment du faubourg Saint-Marcel. Le bataillon de Marseille parut aussi en m¨ºme temps. Aussit?t on ne d¨¦lib¨¦ra plus et l'on ne songea qu'¨¤ ex¨¦cuter. Nous formames deux divisions, dont l'une alla par le Pont-Neuf, et l'autre par le Pont-Royal. Le point de ralliement se fit sur la place du Carrousel. Ici tous les mouvements de la grande attaque qui suivit sont pr¨¦cieux ¨¤ saisir. Nous d¨¦butames par demander ¨¤ entrer au chateau dont les portes ¨¦taient ferm¨¦es. On nous envoya plusieurs officiers, entre autres, un officier de canonniers, pour nous dire ?que nous n'avions qu'¨¤ nommer huit chefs, et qu'on les ferait entrer?. Nous r¨¦pond?mes avec ¨¦nergie ?que nous n'avions point de chefs, mais que nous l'¨¦tions tous, et que pour la seconde fois nous demandions ¨¤ entrer?. Nous sommes rest¨¦s l¨¤ pr¨¨s de deux heures. A de longues discussions succ¨¦da un refus formel de nous ouvrir. Ceux qui ne connaissaient point Santerre comme moi ne savaient que penser sur son compte [en voyant] qu'il ne se trouvait pas au rendez-vous. Mais moi qui avais d¨¦j¨¤ eu tant d'occasions de l'appr¨¦cier, je ne fus pas tr¨¨s surpris de voir arriver Alexandre qui me dit que Santerre venait de lui ¨¦crire pour lui demander secours avec du canon ¨¤ la Maison commune, attendu, disait-il, que les jours de M. Petion ¨¦taient en danger. ?Leurre ¨¦pouvantable!? m'¨¦criai-je dans mon indignation concentr¨¦e. Santerre, Petion, idoles du jour que la foule aveugle est entra?n¨¦e ¨¤ encenser, vous ¨ºtes donc aussi d'insignes tra?tres! Mais prudence m'enjoint de dissimuler. Ne gatons pas encore une fois une cause si importante et si heureusement commenc¨¦e et, malgr¨¦ tous les obstacles, sauvons la patrie, s'il nous est possible. ?Camarade, dis-je ¨¤ Alexandre, il ne faut point partir, j'ai la confiance de te dire que c'est encore l¨¤ un dessous de carte de Santerre, et j'ajoute que si tu nous quittes, ce ne sera de ta part qu'un trait de lachet¨¦.? Je vis que c'¨¦tait l'occasion d'employer une grande pr¨¦sence d'esprit et de penser ¨¤ tout ¨¤ la fois. Je fus bien vite rendre compte de cette circonstance ¨¤ tous les officiers qui commandaient, et je leur dis de s'assembler promptement sur l'appel que je ferais faire. Mais, de retour au centre de la place, je vis le commandant marseillais et plusieurs autres citoyens de Paris qui me dirent: ?Nous sommes donc encore jou¨¦s et trahis. Voil¨¤ Alexandre qui vient de partir avec deux canons et deux cents hommes, sous le pr¨¦texte d'aller joindre Santerre ¨¤ l'H?tel de Ville.? D'apr¨¨s le moment d'entretien entre Alexandre[77] et moi, je ne m'¨¦tais pas attendu ¨¤ cette manifestation de sa complicit¨¦ avec Santerre. Je restai interdit et presque muet. Revenu ¨¤ moi, je ne vois de moyen de salut qu'en distrayant l'attention des braves qui nous restaient pour la diriger vers le seul but d'un grand mouvement d'¨¦nergie et de courage. [Note 77: Il y a ici dans l'original, au lieu du nom Alexandre, celui de Santerre: mais c'est une erreur ¨¦vidente.] ?Eh bien, citoyens et camarades, m'¨¦criai-je; il faut p¨¦rir aujourd'hui ou entrer au Chateau. Je sais que si nous manquons cette journ¨¦e, la France est livr¨¦e ¨¤ l'esclavage et la capitale r¨¦duite en cendres[78].? [Note 78: Il ne faut pas que j'oublie de noter cette circonstance affligeante. J'avais exp¨¦di¨¦ ¨¤ Santerre trois braves Bretons pour le conjurer de venir nous secourir. Comme ils ¨¦taient pr¨¨s d'arriver pour nous rapporter sa r¨¦ponse, ils furent tu¨¦s dans la rue Saint-Honor¨¦. (Note de Fournier.)] Finissant ces derniers mots, j'eus tout de suite la satisfaction d'apercevoir l'impression qu'ils avaient produite. L'effet de cette impression ne tarda point non plus ¨¤ se manifester. Les sans-culottes tomb¨¨rent ¨¤ coups de poing sur la porte dite Royale, et ¨¤ force de secousses y ont bris¨¦e et mise en pi¨¨ces. Je profitai avec soin de ces premi¨¨res dispositions et je sentis qu'il ne d¨¦pendait plus que de ma conduite d'en soutenir la continuation et d'en faite r¨¦sulter le succ¨¨s le plus complet. Ici toute la sc¨¨ne va ¨ºtre en action, et les mouvements s'ex¨¦cutent et se succ¨¨dent avec une ¨¦tonnante rapidit¨¦. Aussit?t la porte enfonc¨¦e[79], je m'¨¦lance en furieux vers les quatre pi¨¨ces de canon qui ¨¦taient au bas du grand escalier, et je dis aux canonniers: ?Vous, braves militaires, ¨ºtes-vous pour la nation ou pour les tyrans?? [Note 79: Cette porte Royale, d'apr¨¨s les autres r¨¦cits, fut simplement ouverte par le concierge.] Ils me r¨¦pondirent: ?Il y a quatre heures que nous vous attendons, et vive la nation!? A ces mots, je leur dis en saisissant le timon d'une pi¨¨ce: ?Eh bien! camarades, suivez-moi.? Aussit?t les quatre pi¨¨ces me suivirent, et nous les postames dans le Carrousel o¨´ ¨¦taient demeur¨¦s nos bataillons. Nous f?mes entrer quatre pi¨¨ces des n?tres et nous les pla?ames dans la cour du chateau, braqu¨¦es sur les fen¨ºtres. Nos bataillons des Marseillais et des f¨¦d¨¦r¨¦s se plac¨¨rent en bataille de droite et de gauche. Je montai aussit?t le grand escalier jusque devant la porte de la chapelle. L¨¤ je vis qu'il ¨¦tait impossible d'aller plus loin. Une barricade ou plut?t un retranchement s'y opposait. Alors je parlai ¨¤ ceux qui se trouvaient l¨¤ avec force et ¨¦nergie et en m¨ºme temps avec toute l'honn¨ºtet¨¦ possible. J'observai sur toutes les figures qu'il y avait sous jeu de grands desseins: car il ne me fut r¨¦pondu rien du tout. Cependant un Suisse s'¨¦lance ¨¤ corps perdu de mon c?t¨¦ en jetant ses armes et criant: ?Vive la nation!? J'emmenai ce brave avec moi et le remis entre les mains des f¨¦d¨¦r¨¦s en leur disant: ?Voici un bon Suisse qui a rejet¨¦ au despotisme les armes qu'il en avait re?ues et s'est tourn¨¦ exclusivement vers la patrie.? Il entra aussit?t dans nos rangs au milieu des embrassements de ses fr¨¨res. Comme j'avais reconnu sous les habits suisses, ainsi que sous ceux de gardes nationales, beaucoup de chevaliers du poignard et de grenadiers des filles Saint-Thomas, je remontai une seconde fois pour t¨¦moigner aux uns et aux autres que nous ne voulions de mal ¨¤ personne, mais que nous priions seulement qu'on nous rem?t le roi et sa famille. Le commandant me fit r¨¦ponse qu'ils n'en feraient rien, et que la force arm¨¦e du chateau les garderait elle-m¨ºme. Alors je me rendis aux quatre pi¨¨ces de canon; je fis charger; je dis aux canonniers de se tenir pr¨ºts et que j'allais faire commandement ¨¤ la garde du chateau de nous livrer le roi, et, si elle s'y refusait, qu'au premier signal ils aient ¨¤ faire feu. J'avan?ai ensuite sous le balcon et fis une nouvelle sommation. On ne me r¨¦pondit rien. J'allais donner le signal aux canonniers, lorsque Lazowski, officier de notre artillerie, vint ¨¤ moi et me dit: ?Montons encore une fois et pour la derni¨¨re; sommons-les de mettre bas les armes et de nous livrer le roi, ou que sinon nous allons agir.? Je me rends ¨¤ cette proposition. Nous montons de nouveau l'escalier, Lazowski et moi. C'est ¨¤ ce moment que le signal part et qu'on nous fusille. Je suis jet¨¦ dans le fond de l'escalier par l'explosion d'un grand feu g¨¦n¨¦ral dirig¨¦ de toutes parts sur nos bataillons; je re?ois dans le m¨ºme moment un coup au bras gauche dont je suis et resterai probablement estropi¨¦. Arriv¨¦ ¨¤ la porte pour rejoindre les bataillons, je suis renvers¨¦ par un autre coup ¨¤ la cuisse gauche. Je crus bien alors que c'¨¦tait ma derni¨¨re heure, car les cadavres et les bless¨¦s tombaient ¨¤ ma vue de tous les c?t¨¦s, et j'eus la plus grande peine possible ¨¤ me retirer. Le feu des sc¨¦l¨¦rats du Chateau ¨¦tait si vif que dans le premier moment nos bataillons, partie massacr¨¦s, furent dispers¨¦s enti¨¨rement au point que l'on avait fait l'abandon des quatre pi¨¨ces de canon. A l'aspect de ce moment de d¨¦tresse, je courus du c?t¨¦ du guichet o¨´ je rencontrai une pi¨¨ce de canon des Marseillais conduite par le commandant en second qui ¨¦tait d¨¦j¨¤ bless¨¦ dangereusement ¨¤ la main[80]. Mais je lui dis, ainsi qu'¨¤ tous les guerriers qui l'entouraient: ?Du courage, amis, nous allons entrer au Chateau et passer tout au fil de l'¨¦p¨¦e.? [Note 80: Ray¨¦: ?Ayant trois doigts coup¨¦s.?] Je fis de suite placer une pi¨¨ce de canon ¨¤ la grande porte donnant du c?t¨¦ du guichet. Je la fis briser, et cette ouverture me facilita d'envoyer la mort ¨¤ un grand nombre de Suisses dont le feu nous faisait beaucoup souffrir. Je fis de m¨ºme mettre ¨¤ bas la porte qui communiquait chez le valet de chambre du Roi. Cependant les d¨¦charges des assaillants ¨¦taient si meurtri¨¨res, que je voyais l'heure o¨´ nous perdions la bataille. Je m'avisai d'un stratag¨¨me. Je me ressouvins du m¨ºme stratag¨¨me employ¨¦ ¨¤ la Bastille et qui fit perdre la t¨ºte ¨¤ De Launey, par lequel je me flattai de d¨¦sorienter nos ennemis, et le succ¨¨s m'apprit que je n'avais point fait une fausse combinaison. Ce fut de faire mettre le feu partout pour imprimer la terreur et l'¨¦pouvante aux assi¨¦g¨¦s et les d¨¦concerter. Dans les moments de p¨¦ril extr¨ºme, les petites consid¨¦rations n'arr¨ºtent pas. Nous manquions de papier pour allumer le feu en divers endroits: des assignats en tinrent lieu. Rien ne co?te quand il s'agit de remplir un grand but. Dans la confusion des mouvements de cette grande m¨ºl¨¦e, je distinguai deux hommes qui volaient de l'argenterie et qui en avaient rempli leur poches. Je les fis arr¨ºter sur l'instant, et ils furent aussit?t ex¨¦cut¨¦s. Ces exemples prompts et s¨¦v¨¨res de la justice du peuple souverain pr¨¦vinrent les plus grands d¨¦sordres et prouv¨¨rent que le but de la grande d¨¦marche de cette journ¨¦e n'¨¦tait point d'exercer des actes de pillage. Pendant la grande chaleur de l'action, je ne faisais que courir d'un bout ¨¤ l'autre pour faire approcher les caissons de chaque pi¨¨ce. Je rends avec une vraie satisfaction ma situation d'alors. Je n'¨¦prouvais plus que le sentiment de l'intr¨¦pidit¨¦. Il me semblait ¨ºtre invuln¨¦rable. Je marchais au milieu du feu avec une sorte de conviction qu'il ne pouvait avoir de prise sur moi. C'est dans ces dispositions que je m'arr¨ºtai m¨ºme ¨¤ quelques actes particuliers qui n'auraient peut-¨ºtre pas d? me distraire des soins plus g¨¦n¨¦raux et essentiels. J'allai chercher du milieu des morts un chapeau pour donner au commandant en second des Marseillais en remplacement du sien qu'il avait perdu, j'arrachai plusieurs citoyens d'entre les cadavres qui les ¨¦touffaient et je les rendis par l¨¤ ¨¤ la vie, notamment le citoyen Lionn¨¦, marchand charcutier, rue de la Verrerie, etc., etc. Enfin le combat se termine et la victoire nous reste. Je rentre chez moi pour me panser et me rafra?chir. J'allai encore ensuite pour terminer cette journ¨¦e assister et concourir ¨¤ l'ex¨¦cution des statues de bronze de la place Vend?me. C'est par l¨¤ que je couronnai toute la participation que j'eus aux fameux actes au 10. CHAPITRE XVIII AOUT [ET SEPTEMBRE] 1792 _Affaire des prisonniers d'¨¦tat accus¨¦s du crime de l¨¨se-nation, d¨¦tenus ¨¤ Orl¨¦ans. Je suis charg¨¦ de les transf¨¦rer ¨¤ Saumur. Leur massacre ¨¤ Versailles_[81]. [Note 81: Pr¨¦senter l'¨¦tat des choses ¨¤ Orl¨¦ans, la conduite des prisonniers, la v¨¦nalit¨¦ des trames (_sic_), les perfidies du tribunal. Un membre du tribunal m'en avertit. L'effet que cela produit sur l'esprit du peuple. (_Indication marginale de Fournier._)] Quelques jours apr¨¨s le 10, tout Paris se mit en effervescence ¨¤ l'occasion des prisonniers d'Orl¨¦ans[82]. Que signifie, disait-on, la d¨¦tention de tous ces conspirateurs en chef qui n'ont cess¨¦ d'insulter ¨¤ la nation, en transformant leur prison en une maison de plaisirs et de festins continuels[83]? Que signifie cette Haute-Cour nationale[84] qui n'a encore jug¨¦ aucun d'eux et qui co?te immens¨¦ment ¨¤ l'¨¦tat? Bient?t l'opinion g¨¦n¨¦rale se r¨¦sume sur cet article et il est d¨¦cid¨¦ ¨¤ l'unanimit¨¦ qu'une partie de la garde nationale parisienne se rendra ¨¤ Orl¨¦ans et qu'elle ram¨¨nera les prisonniers ¨¤ Paris[85]. [Note 82: Il y avait alors, ¨¤ Orl¨¦ans, cinquante-trois prisonniers, parmi lesquels: Claude Delessart, ancien ministre des affaires ¨¦trang¨¨res, d¨¦cr¨¦t¨¦ d'accusation le 10 mars 1792, pour avoir perfidement cach¨¦ la v¨¦rit¨¦ ¨¤ l'Assembl¨¦e, etc.;--de Cosse-Brissac, commandant de la garde du roi, d¨¦cr¨¦t¨¦ le 29 mai 1792;--d'Abancourt, ministre de la guerre dans les derniers jours de la royaut¨¦, qui, malgr¨¦ le d¨¦cret de la L¨¦gislative, avait retenu ¨¤ Paris une partie des Suisses, d¨¦cr¨¦t¨¦ le 10 ao?t 1792, au soir;--le juge de paix Larivi¨¨re, d¨¦cr¨¦t¨¦ le 20 mai 1792: il avait lanc¨¦ un mandat d'amener contre les trois d¨¦put¨¦s Merlin, Chabot et Basire, comme complices de Carra, que MM. Bertrand de Moleville et Montmorin poursuivaient pour avoir d¨¦nonc¨¦ le _Comit¨¦ autrichien_;--des officiers et des citoyens de Perpignan d¨¦cr¨¦t¨¦s le 3 janvier 1792 pour avoir, au commencement de d¨¦cembre 1791, conspir¨¦ de livrer la citadelle aux Espagnols.] [Note 83: On sait qu'¨¤ l'aide de la protection de la Cour, les conspirateurs d¨¦tenus ¨¤ Orl¨¦ans se flattaient tellement de l'impunit¨¦ qu'ils ne songeaient qu'¨¤ se divertir et donnaient ¨¤ toute la nation le scandale de l'¨¦tablissement d'une salle de spectacle, d'un jeu de paume dans l'int¨¦rieur de la prison. Et la Haute-Cour, dont chaque membre co?tait ¨¤ l'Etat 18 francs par jour, pour ne point les distraire de tous ces plaisirs, n'instruisait le proc¨¨s d'aucun d'eux. O patrie, par quels hommes tu es servie! (_Note de Fournier._)] [Note 84: La loi du 10-15 mai 1791 avait ¨¦tabli une Haute-Cour nationale, qui conna?trait de tous les crimes et d¨¦lits dont le Corps l¨¦gislatif se serait port¨¦ accusateur et qui ne devait se former que quand le Corps l¨¦gislatif aurait port¨¦ un d¨¦cret d'accusation. Elle devait se r¨¦unir ¨¤ quinze lieues au moins du si¨¨ge du Corps l¨¦gislatif. La loi du 20-27 juin 1792 en fixa d¨¦finitivement l'emplacement dans la maison des Ursulines ¨¤ Orl¨¦ans. La Haute-Cour ¨¦tait compos¨¦e d'un haut jury et de quatre grands juges tir¨¦s au sort parmi les membres du tribunal de cassation. Les quatre grands juges devaient diriger l'instruction et appliquer la loi, apr¨¨s la d¨¦cision du haut jury sur le fait. Le haut jury devait ¨ºtre compos¨¦ de 24 membres, membres pris sur une liste de 166 hauts jur¨¦s, ¨¦lus par les assembl¨¦es ¨¦lectorales, ¨¤ raison de deux par d¨¦partement. Quand le Corps l¨¦gislatif rendrait un d¨¦cret d'accusation, il nommerait deux de ses membres qui, sous le titre de grands procurateurs de la nation, ?feraient aupr¨¨s de la Haute-Cour, la poursuite de l'accusation.? Le d¨¦cret du 14 mai 1792 confia les fonctions de commissaire du roi pr¨¨s la Haute-Cour au commissaire du roi pr¨¨s le tribunal du district d'Orl¨¦ans. La Haute-Cour elle-m¨ºme avait ¨¦t¨¦ mise en activit¨¦ par le d¨¦cret du 21 novembre 1791.--Un d¨¦cret du 25 septembre 1792 la supprima.--Sur le massacre des prisonniers d'Orl¨¦ans, on consultera surtout: _Les prisonniers d'Orl¨¦ans, ¨¦pisode r¨¦volutionnaire_, extrait de la _Revue d'Alsace_, par Paul Huet, conseiller ¨¤ la cour imp¨¦riale de Colmar. S.l.n.d., in-8 de 50 pages. R¨¦imprim¨¦ avec quelques changements sous ce titre: _Les massacres ¨¤ Versailles en 1792_, par Paul Huet, Paris, 1869, in-8 de 53 pages.--Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. III.--Le Dr Robinet, _Danton, m¨¦moire sur sa vie priv¨¦e_; Paris, 1884, in-8.--A. Dubost, _Danton et les massacres de septembre_; Paris, s.d. in-8.--_M¨¦moires sur les journ¨¦es de septembre 1792_; Paris, Didot, 1858, in-12.] [Note 85: Dans le m¨¦moire qu'il publia en l'an VIII, Fournier dit que, le 23 ao?t 1792, un des hauts jur¨¦s, Barras, vint ¨¤ Paris pour provoquer l'envoi ¨¤ Orl¨¦ans d'une force arm¨¦e qui emp¨ºcherait l'enl¨¨vement des prisonniers. Le 24 ao?t, Fournier lui-m¨ºme adressa ¨¤ la Commune une p¨¦tition dans ce sens. Le 26, elle arr¨ºta l'envoi ¨¤ Orl¨¦ans d'une force arm¨¦e de 500 hommes.] En m¨ºme temps ce fut sur moi que tout le peuple jeta les yeux pour d¨¦f¨¦rer (_sic_) le commandement de cette exp¨¦dition. Ce n'¨¦tait point assez d'¨ºtre honor¨¦ du choix du peuple: il me fallait encore l'assentiment des autorit¨¦s constitu¨¦es. Je me rends ¨¤ la Commune de Paris o¨´ je dis au Conseil g¨¦n¨¦ral que j'aurais besoin de pouvoirs pour une exp¨¦dition importante, mais dont la r¨¦ussite d¨¦pend de ce qu'elle restera secr¨¨te, [c'est] pourquoi je ne peux pas la communiquer en public. Des commissaires sont nomm¨¦s pour recevoir ma d¨¦claration. Le Conseil g¨¦n¨¦ral, de concert avec le g¨¦n¨¦ral Santerre, m'exp¨¦die aussit?t un pouvoir ¨¤ l'effet de me faire d¨¦livrer tout ce dont j'aurai besoin pour mon exp¨¦dition. Santerre, pour ses grands services ¨¤ la chose publique, avait d¨¨s lors tous pouvoirs ¨¤ la Commune. C'est lui qu'elle chargea de me donner toutes les autorisations n¨¦cessaires pour cette exp¨¦dition d'Orl¨¦ans. Je fis part ¨¤ Santerre qu'il me faudrait des munitions, des canons, et en m¨ºme temps le pouvoir de faire des bons en cas de besoin. Santerre ordonna le tout et m¨ºme il me chargea d'aller trouver le Conseil g¨¦n¨¦ral pour demander au moins un millier de louis pour cette exp¨¦dition. En ayant parl¨¦ ¨¤ quelques membres, ils me renvoy¨¨rent ¨¤ Santerre en me disant de faire avec lui tout ce que je jugerais ¨¤ propos, et que tout ce que je ferais serait trouv¨¦ bien fait. Sur cette r¨¦ponse, Santerre m'autorisa ¨¤ faire des bons[86] partout o¨´ le cas l'exigerait, sans limites et sans bornes. [Note 86: La Commune avait envoy¨¦ ¨¤ Santerre deux commissaires pour l'autoriser ¨¤ m'autoriser pour tout ce qui serait n¨¦cessaire. (_Note de Fournier._)] C'est ainsi que je suis parti de Paris avec ma troupe, et que, nonobstant les autorisations que je viens de rappeler, j'ai pay¨¦ partout de mes propres deniers jusqu'¨¤ l'¨¦poque de l'incident qui va suivre. Nous partions de Longjumeau le ...[87], lorsque du Bail, Bourdon [de] la Crosni¨¨re et Tallien, aujourd'hui d¨¦put¨¦s ¨¤ la Convention, y sont arriv¨¦s ¨¤ quatre heures du matin en qualit¨¦ de commissaires du pouvoir ex¨¦cutif. Ils venaient m'annoncer que mon d¨¦part avait provoqu¨¦ un d¨¦cret de l'Assembl¨¦e nationale par lequel il ¨¦tait ordonn¨¦ que les prisonniers d'Orl¨¦ans fussent jug¨¦s sur-le-champ[88], qu'ils venaient en cons¨¦quence me notifier de r¨¦trograder, parce que la translation n'¨¦tait plus n¨¦cessaire. [Note 87: La date a ¨¦t¨¦ laiss¨¦e en blanc.] [Note 88: Le 23 ao?t 1792, la Commune de Paris s'¨¦tait pr¨¦sent¨¦e ¨¤ la barre de l'Assembl¨¦e l¨¦gislative et avait renouvel¨¦ une p¨¦tition de la section du Finist¨¨re, qui demandait: 1¡ã la suppression de la Haute-Cour: 2¡ã la translation des prisonniers ¨¤ Paris pour y ¨ºtre jug¨¦s par une Cour martiale. Sinon, le peuple se ferait justice lui-m¨ºme. Les grands juges d'Orl¨¦ans expliqu¨¨rent leurs retards en faisant remarquer que, le commissaire du roi ayant ¨¦t¨¦ suspendu par suite du 10 ao?t, la Haute-Cour ne pouvait pas fonctionner en son absence. Le 25 ao?t, la commission extraordinaire de l'Assembl¨¦e l¨¦gislative, par l'organe de Gensonn¨¦, proposa et fit rendre un d¨¦cret qui ordonnait le renouvellement des hauts jur¨¦s par les assembl¨¦es ¨¦lectorales qui allaient nommer la Convention, mais maintenait provisoirement les jur¨¦s actuels et ¨¦dictait des mesures pour que les accus¨¦s fussent jug¨¦s promptement. Le dernier article du d¨¦cret chargeait le ministre de la justice d'envoyer ¨¤ Orl¨¦ans deux commissaires pour s'assurer de l'¨¦tat des proc¨¦dures instruites par la Haute-Cour, de l'¨¦tat des prisons et des pr¨¦cautions prises pour la s?ret¨¦ des prisonniers. Danton nomma ¨¤ cet effet L¨¦onard Bourdon et du Bail.] Quelle secr¨¨te intrigue, quelle protection particuli¨¨re, quel vif int¨¦r¨ºt pour les conspirateurs avaient pu faire d¨¦cider cette d¨¦marche? Voil¨¤ de ces circonstances que le public n'a pas sues et qui pouvaient ¨ºtre capables de faire fortement soup?onner les intentions du nouveau pouvoir ex¨¦cutif. Comment! on se flattait de pouvoir faire juger sur le champ tous ces tra?tres ¨¤ la patrie par ces m¨ºmes magistrats qui n'avaient point voulu jusqu'alors les juger! Il leur fallait donc une recommandation, une injonction particuli¨¨re; il leur en avait donc ¨¦t¨¦ donn¨¦ une pour rester inertes; on en ¨¦tait donc instruit! Tout ceci pr¨ºtait ¨¤ mille conjectures de d¨¦fiance diff¨¦rentes les unes des autres, etc. Je demandai aux commissaires leurs pouvoirs avant que d'acc¨¦der ¨¤ ce qu'ils proposaient. Ils firent conna?tre leur mission en pr¨¦sence de la troupe assembl¨¦e. Mais alors tous les citoyens, qui ne d¨¦m¨ºlaient dans cette mesure qu'un moyen, disaient-ils, de sauver bien vite les coupables, se mirent ¨¤ crier: ?Nous sommes partis de Paris pour aller ¨¤ Orl¨¦ans; ainsi c'est ¨¤ Orl¨¦ans qu'il faut aller, et si Fournier, que nous n'avons nomm¨¦ notre g¨¦n¨¦ral que pour nous y conduire, s'y refuse, il n'y a qu'¨¤ lui abattre la t¨ºte?. J'apaisai cet orage en disant ¨¤ la troupe que je savais ne point commander des esclaves, que je ne ferais rien sans avoir bien consult¨¦ tous mes camarades, et que d¨¨s lors je leur demandais s'il ne leur serait pas agr¨¦able que je pr¨¦sentasse en leur nom ¨¤ tous une p¨¦tition ¨¤ l'Assembl¨¦e, laquelle je me chargeais de porter moi-m¨ºme. Le r¨¦sultat de la d¨¦lib¨¦ration fut de nommer deux commissaires avec moi pour aller ¨¤ l'Assembl¨¦e nationale; que cependant la troupe continuerait sa route pour Orl¨¦ans et que, si le g¨¦n¨¦ral ne venait pas la rejoindre, il lui en co?terait la t¨ºte. J'observe que Tallien ¨¦tait l'un des deux commissaires dont je viens de parler et que, voyageant dans la m¨ºme voiture pour revenir ¨¤ Paris, nous ne nous d?mes pas un seul mot pendant toute la route, parce que je me d¨¦fiais beaucoup de son civisme[89]. Je ne sais si lui, ¨¤ mon ¨¦gard, c'est par le motif d'une pr¨¦vention semblable qu'il ne me parla pas non plus. Mais je d¨¦clare ici que depuis j'ai bien chang¨¦ d'opinion sur son compte. Tant que Tallien soutiendra les principes qu'il pr¨ºche dans son _Journal des Sans-Culottes_, je le regarderai comme le plus ferme appui du v¨¦ritable patriotisme. [Note 89: Tallien avait ¨¦t¨¦ envoy¨¦ ¨¤ Orl¨¦ans par la Commune de Paris, le m¨ºme jour que Danton y envoyait L. Bourdon et du Bail.] Mais Bourdon [de] la Crosni¨¨re changea un peu les dispositions en faisant aux soldats une proposition qui pouvait ¨ºtre un puissant attrait pour un certain nombre d'entre eux: ?Ne partez point d'ici, leur dit-il, que Fournier ne soit de retour. D¨¦pensez, mangez, buvez, divertissez-vous: la nation paiera tout.? On voit que Bourdon et du Bail ¨¦taient inspir¨¦s par tout autre motif que celui d'¨¦pargner les fonds de la patrie. Ils n'avaient pas non plus celui de m'engager ¨¤ me louer de leurs proc¨¦d¨¦s: car, apr¨¨s s'¨ºtre permis d'ordonner une d¨¦pense particuli¨¨re de 617 livres, ils ont eu la m¨¦chancet¨¦ de faire venir ¨¤ la Maison commune de Paris le malheureux chez qui avait ¨¦t¨¦ faite cette d¨¦pense pour r¨¦clamer cette somme sous mon nom. Mais revenons ¨¤ mon retour ¨¤ Paris, avec la p¨¦tition de mes camarades. J'arrive ¨¤ la barre, et j'y pr¨¦sente cette p¨¦tition[90] qui fait changer tout ¨¤ fait les mesures du pouvoir ex¨¦cutif. Elle d¨¦termine l'Assembl¨¦e ¨¤ rendre un d¨¦cret qui ordonne qu'il me sera donn¨¦ mille hommes de troupe de garde nationale parisienne pour aller ¨¤ Orl¨¦ans garder les prisonniers de la Haute-Cour, de concert avec la garde nationale d'Orl¨¦ans. [Note 90: En effet, dans sa s¨¦ance du 26 ao?t 1792, l'Assembl¨¦e l¨¦gislative re?ut ¨¤ sa barre une d¨¦putation de volontaires marseillais, accompagn¨¦s de membres de la Commune de Paris et de celle de Longjumeau, qui demand¨¨rent ¨¤ ¨ºtre autoris¨¦s ¨¤ continuer leur route sur Orl¨¦ans pour d¨¦jouer le projet d'enl¨¨vement des prisonniers. S¨¦ance tenante, sur un rapport fait par Guadet; au nom de la Commission extraordinaire, l'Assembl¨¦e d¨¦cr¨¦ta que le pouvoir ex¨¦cutif serait tenu de faire passer ¨¤ Orl¨¦ans une force suffisante pour, de concert avec les citoyens d'Orl¨¦ans, veiller ¨¤ la garde et ¨¤ la s?ret¨¦ des prisons de cette ville dans lesquelles ¨¦taient d¨¦tenus les accus¨¦s aupr¨¨s de la Haute-Cour nationale. (_Journal des d¨¦bats et des d¨¦crets_, n¡ã 333 et 334.)--Le m¨ºme jour, le ministre de l'int¨¦rieur Roland d¨¦livra ¨¤ Fournier une commission en r¨¨gle, dont l'original se trouve dans les papiers de Fournier aux Archives.] Le pouvoir ex¨¦cutif m'exp¨¦die des ordres en cons¨¦quence. Il m'adresse ¨¤ la Maison commune pour demander tout ce dont j'avais besoin. Il m'y fut compt¨¦ six mille francs, somme qui n'¨¦tait rien pour pouvoir suffire aux d¨¦penses consid¨¦rables qu'il ¨¦tait question de faire journellement en raison de la grande quantit¨¦ d'artillerie que nous avions et en raison des quinze sols de solde par jour, au-dessus de l'¨¦tape, ¨¤ chaque volontaire. Qui croirait cependant qu'en revenant au Conseil g¨¦n¨¦ral, ¨¤ mon retour d'Orl¨¦ans, j'y trouvai que les malheureux Bourdon [de] la Crosni¨¨re et du Bail m'avaient d¨¦nonc¨¦ comme un concussionnaire qui avait fait des bons partout o¨´ il ¨¦tait pass¨¦, et qui n'avait pay¨¦ personne? Sans doute ils se vengeaient de ce que j'avais controvers¨¦ leur mission au succ¨¨s de laquelle ils avaient sans doute raison de s'int¨¦resser vivement. Qui croirait encore qu'on avait accueilli ces mis¨¦rables d¨¦nonciations et d'autres plus absurdes, telles que de dire que j'avais enlev¨¦ trente-six mille francs avec lesquels j'¨¦tais parti de Paris comme banqueroutier? Croira-t-on que tout ceci s'¨¦tait accr¨¦dit¨¦ au point de dicter un mandat d'arr¨ºt contre moi? Mais je parais ¨¤ la Commune, j'impose silence ¨¤ mes vils d¨¦lateurs, je m'explique, et aussit?t le ridicule mandat d'arr¨ºt est biff¨¦. C'est ¨¤ la suite de ces odieuses tracasseries, qui semblaient me pr¨¦sager tous les futurs d¨¦boires du malheureux voyage d'Orl¨¦ans, que je pars de Paris et je vais rejoindre ma troupe ¨¤ ¨¦tampes o¨´ elle s'¨¦tait rendue de Longjumeau, d'apr¨¨s les ordres que je lui avais fait parvenir, apr¨¨s le s¨¦jour que j'ai not¨¦ qu'elle avait fait dans ce dernier endroit par l'influence et ¨¤ l'instigation de Bourdon [de] la Crosni¨¨re et du Bail[91]. [Note 91: Fournier se fit d¨¦livrer, pour lui et sa troupe, des certificats de bonne conduite par les officiers municipaux des communes qu'il traversa en allant ¨¤ Orl¨¦ans, Longjumeau, ¨¦tampes, Angerville, Artenay. Voir ses papiers aux Archives.] La garde nationale d'Orl¨¦ans, les troupes de ligne qui y ¨¦taient en garnison, le d¨¦partement et la municipalit¨¦ sont venus au-devant de nos bataillons, ¨¤ deux lieues de cette ville. Un bivouac ¨¦tait pr¨¦par¨¦ pour nous dans la for¨ºt et l'on y avait fait porter du vin et tous autres rafra?chissements n¨¦cessaires. La fraternit¨¦ et la joie accompagn¨¨rent cette reconnaissance. Des sant¨¦s en grand nombre furent port¨¦es en l'honneur de la nation, et le canon, avec une nombreuse musique, annon?ait la pompe de la f¨ºte. Le cort¨¨ge r¨¦uni ¨¦tait si consid¨¦rable qu'il mit plus de quatre heures ¨¤ d¨¦filer. Cependant toutes ces d¨¦monstrations n'¨¦taient que th¨¦atrales. J'appris trop bien vite qu'en g¨¦n¨¦ral la population orl¨¦anaise n'avait pas en r¨¦serve une forte provision de civisme et que, fonci¨¨rement, notre apparition n'avait pas fait le plus grand plaisir. Nous arrivons ¨¤ Orl¨¦ans et nous allons aussit?t nous emparer des prisons o¨´ je commen?ai ¨¤ faire mettre pour le bon ordre une garde suffisante. Toute notre troupe fut log¨¦e chez les citoyens les plus ais¨¦s. Politique ou non, elle ne pourra jamais trop se louer des bons proc¨¦d¨¦s qu'elle en re?ut. De notre c?t¨¦, nous pouvons nous flatter d'avoir fait r¨¦gner la tranquillit¨¦ durant tout notre s¨¦jour ¨¤ Orl¨¦ans. Mon artillerie ¨¦tait toujours plac¨¦e de mani¨¨re ¨¤ nous tenir sur nos gardes. Cependant je ne jouis pas longtemps d'une enti¨¨re s¨¦curit¨¦. Une nuit vint o¨´ j'¨¦prouvai des inqui¨¦tudes qui furent les pr¨¦sages des altercations s¨¦rieuses qui me travers¨¨rent successivement. En faisant ma tourn¨¦e ¨¤ deux heures du matin, j'ai trouv¨¦ mes pi¨¨ces de canon d¨¦garnies et seulement deux sentinelles avec l'officier de poste, qui me dirent qu'il n'¨¦tait pas possible de garder cette artillerie, attendu le trop grand service dont nous ¨¦tions surcharg¨¦s et la trop grande difficult¨¦ de rallier tout notre monde ¨¦pars dans les maisons des citoyens. Ces observations me d¨¦termin¨¨rent de faire parquer mes pi¨¨ces d'artillerie ¨¤ la pointe du jour dans la maison o¨´ j'¨¦tais log¨¦. Mais le surlendemain je fus troubl¨¦ par un incident qui semblait annoncer des suites bien plus graves. Il ¨¦tait arriv¨¦ ¨¤ Orl¨¦ans un r¨¦giment qui venait du Port-au-Prince et qui dirigeait sa marche vers les fronti¨¨res. D'un autre c?t¨¦, le r¨¦giment de Berwick, suisse, ¨¦tait en garnison dans la ville ainsi qu'un corps de cavalerie. Il m'apparut que la malveillance avait projet¨¦ de mettre aux prises ces diff¨¦rents corps et le n?tre pour parvenir ¨¤ faire r¨¦gner un d¨¦sordre, ¨¤ la faveur duquel on esp¨¦rait peut-¨ºtre de sauver des prisons les conspirateurs confi¨¦s ¨¤ ma garde. M'¨¦tant aper?u ¨¤ temps de ce danger, j'eus soin de me pr¨¦munir contre les r¨¦sultats. Sur les neuf heures du soir, je suis appel¨¦ au d¨¦partement et ¨¤ la municipalit¨¦ et presque en m¨ºme temps j'entends battre la g¨¦n¨¦rale. Je vois le moment o¨´ il s'agit d'¨¦viter par le courage des ¨¦v¨¦nements peut-¨ºtre bien d¨¦sastreux. Je cours bien vite aux drapeaux; je rassemble ma troupe et en moins d'un quart d'heure je m'empare de tous les d¨¦bouch¨¦s dans le centre de la ville. Je braque mes canons de toutes faces; je me mets en bataille ¨¤ bout portant du r¨¦giment du Port-au-Prince et j'envoie de fortes patrouilles ¨¤ tous les postes de la ville. Ces dispositions faites, j'apprends que le r¨¦giment de Berwick a fait distribuer quarante cartouches ¨¤ chacun de ses soldats. Alors je donne ordre ¨¤ ma troupe de charger. Je demande aux officiers du r¨¦giment de Port-au-Prince quelle ¨¦tait leur intention: ?Libert¨¦ et ¨¦galit¨¦, me r¨¦pondirent-ils, et vous pouvez en cette occasion ordonner, nous sommes ¨¤ votre commandement.? ?Camarades, leur r¨¦pliquai-je, vous ¨ºtes fatigu¨¦s, vous partez demain: allez vous reposer. Nous sommes bien en ¨¦tat de nous d¨¦fendre contre quiconque nous attaquera et nous ferons la garde pendant la nuit.? Alors tous les r¨¦giments rentr¨¨rent dans leurs casernes. Ainsi se termina cette tentative si mena?ante. Si l'on n'a voulu que nous tater pour savoir si nous ¨¦tions les hommes du 10, l'¨¦nergie et la fermet¨¦ que nos bataillons montr¨¨rent ne le laiss¨¨rent nullement ¨¤ douter[92]. Vraisemblablement la rage d¨¦lirante des agitateurs n'en serait-elle pas rest¨¦e l¨¤ et f?t-elle parvenue ¨¤ engager quelque nouvelle tentative contre nous: mais la circonstance de notre prompt d¨¦part lui ¨¦pargna cette peine. [Note 92: Nous avions contre nous plus de trente mille hommes, car il faut y comprendre la garde nationale d'Orl¨¦ans qui ¨¦tait toute aristocratis¨¦e, comme je l'ai d¨¦j¨¤ remarqu¨¦, nonobstant toutes les d¨¦monstrations fraternelles et de patriotisme qu'elle nous avait faites ¨¤ notre arriv¨¦e. Ce n'est que notre courage et notre ¨¦nergie qui lui en impos¨¨rent et qui nous mirent ¨¤ couvert des traits qu'elle avait voulu aiguiser contre nous. (Note de Fournier.)] Un d¨¦cret de l'Assembl¨¦e nationale du 2 septembre m'arriva ¨¤ Orl¨¦ans le 3 et ordonnait la translation des prisonniers ¨¤ Saumur[93]. [Note 93: En effet, dans sa s¨¦ance du 2 septembre 1792 au soir, l'Assembl¨¦e l¨¦gislative d¨¦cr¨¦ta, sur le rapport de Gensonn¨¦ au nom de la Commission extraordinaire, que les prisonniers d'Orl¨¦ans seraient transf¨¦r¨¦s sur-le-champ dans les prisons du chateau de la ville de Saumur, que les commandants de la garde nationale d'Orl¨¦ans et de la garde nationale parisienne actuellement ¨¤ Orl¨¦ans seraient tenus d'assurer le transport des prisonniers par une escorte suffisante, mais que les gardes nationales qui s'¨¦taient rendues de Paris ¨¤ Orl¨¦ans se retireraient sans d¨¦lai dans le sein de la capitale, ¨¤ l'effet de partager le service extraordinaire auquel les citoyens de Paris vont se d¨¦vouer pour le salut de la patrie et la d¨¦fense de la capitale.] Voici les mesures d'ex¨¦cution qui me servirent ¨¤ assurer mon d¨¦part. Le d¨¦partement rendit un arr¨ºt¨¦ pour nous faire renforcer par cinq cents hommes de la garde nationale d'Orl¨¦ans. Je repr¨¦sentai que je ne pouvais partir sans argent puisqu'il fallait chaque jour d¨¦livrer quinze sols de pr¨ºt ¨¤ chaque homme. En cons¨¦quence, le lendemain, jour du d¨¦part, il me fut donn¨¦ quinze mille livres. J'assemblai la troupe, je lui fis part du d¨¦cret de l'Assembl¨¦e nationale pour la conduite des prisonniers ¨¤ Saumur. Je fis charger ces prisonniers au nombre de cinquante-trois sur des voitures et je fermai moi-m¨ºme ¨¤ clef toutes leurs malles renfermant consid¨¦rablement d'effets pr¨¦cieux sur lesquels j'ordonnai que les scell¨¦s fussent mis. Ici se pr¨¦sentent des circonstances extraordinaires et qui sont encore presque ¨¦nigmatiques pour moi. J'¨¦tais le g¨¦n¨¦ral de cette troupe, et l'on va voir quelle fut mon autorit¨¦ sur elle. J'avais un d¨¦cret ostensible ¨¤ faire ex¨¦cuter et d'autres que moi avaient apparemment des ordres secrets pour une mesure qui y ¨¦tait bien contraire. Le 3 septembre, veille du d¨¦part d'Orl¨¦ans, un courrier m'apporta un paquet qui annon?ait les massacres du 2 dans les prisons de Paris en m'insinuant d'en faire faire ¨¤ peu pr¨¨s autant ¨¤ Orl¨¦ans. Je re?us ce paquet chez l'¨¦v¨ºque[94], o¨´ ¨¦taient alors Bourdon [de] la Crosni¨¨re et du Bail, auxquels je le communiquai, ainsi qu'¨¤ l'¨¦v¨ºque. Ayant ¨¦t¨¦ appel¨¦ un instant hors du cercle, le paquet et le courrier disparurent pendant ce temps et je ne pus jamais ressaisir ce m¨ºme paquet. [Note 94: L'¨¦v¨ºque du Loiret ¨¦tait M. de Jarente, un des rares ¨¦v¨¦ques de l'ancien r¨¦gime qui avaient pr¨ºt¨¦ serment ¨¤ la Constitution civile.] Je n'ai cependant pas perdu la trace de cet objet et je me r¨¦serve, dans un suppl¨¦ment ¨¤ ce m¨¦moire[95], de donner ¨¤ cet ¨¦gard des d¨¦veloppements qui jetteront un grand jour sur les machinations secr¨¨tes de cette fameuse affaire des prisonniers d'Orl¨¦ans. [Note 95: Ce suppl¨¦ment n'existe pas.] Au lieu de vouloir aller ¨¤ Saumur, la troupe prit la route de Paris et plus de quatre cents hommes m'entour¨¨rent, la ba?onnette au bout du fusil, en me disant que si je commandais d'autre marche, c'en ¨¦tait fait de moi. Je semblai c¨¦der au voeu de la violence. Nous f?mes donc route pour Paris[96]. Arriv¨¦ ¨¤ ¨¦tampes, j'y ordonnai un s¨¦jour pour attendre les ordres ult¨¦rieurs du Corps l¨¦gislatif. [Note 96: Plus tard, Fournier se fit d¨¦livrer un certificat de bonne conduite par la municipalit¨¦ d'Orl¨¦ans, le 30 octobre 1792: ?Nous, officiers municipaux et notables de la commune d'Orl¨¦ans, certifions que le citoyen Fournier, commandant un d¨¦tachement de la garde nationale parisienne arriv¨¦ ¨¤ Orl¨¦ans le 31 ao?t 1792, a donn¨¦ ses soins au maintien de la paix et de la tranquillit¨¦ pendant le s¨¦jour qu'il a fait en cette ville jusqu'au d¨¦part des prisonniers, etc.?] J'y re?us quatre commissaires du pouvoir ex¨¦cutif qui me notifi¨¨rent un nouveau d¨¦cret par lequel il nous ¨¦tait enjoint de ne point amener les prisonniers ¨¤ Paris, mais de choisir tout autre d¨¦partement que nous jugerions ¨¤ propos[97]. [Note 97: Au d¨¦but de sa s¨¦ance du 5 septembre, l'Assembl¨¦e apprit, par une lettre des grands procurateurs de la nation, que les prisonniers d'Orl¨¦ans ¨¦taient en route pour Paris. Alors sa Commission, par l'organe de Vergniaud, lui proposa et lui fit rendre le d¨¦cret suivant: ?L'Assembl¨¦e nationale, apr¨¨s avoir entendu lecture du proc¨¨s-verbal des corps administratifs d'Orl¨¦ans, d¨¦cr¨¨te ce qui suit: Article 1er. Le Conseil ex¨¦cutif provisoire donnera sur-le-champ les ordres et prendra les mesures n¨¦cessaires pour l'ex¨¦cution du d¨¦cret du 2 de ce mois, relatif aux prisonniers d¨¦tenus ¨¤ Orl¨¦ans.--II. Il pourra les faire conduire dans tel lieu qu'il jugera convenable, hors du d¨¦partement de Paris; il donnera des ordres pour qu'il soit pourvu ¨¤ leur s?ret¨¦ et ¨¤ leur garde.--III. Le Conseil provisoire ex¨¦cutif (_sic_) enverra sur-le-champ des commissaires au-devant de la force arm¨¦e qui conduit les prisonniers, et fera lire ¨¤ la t¨ºte du bataillon l'instruction suivante: ?Citoyens, un d¨¦cret de l'Assembl¨¦e nationale a ordonn¨¦ le transport des pr¨¦venus du crime de haute trahison ¨¤ Saumur. Vous avez ¨¦t¨¦ requis, au nom de la loi, de concourir ¨¤ l'ex¨¦cution de ce d¨¦cret; et vous avez m¨¦connu l'empire de la loi, vous avez r¨¦sist¨¦ ¨¤ l'autorit¨¦ des repr¨¦sentants de la nation.--Citoyens, dans quel ¨¦garement vous ont jet¨¦s des suggestions perfides!--L'homme qui r¨¦siste aux ordres que le peuple lui donne par l'organe des autorit¨¦s constitu¨¦es se trompe s'il se croit patriote; il n'est qu'un rebelle. Pensez-vous que, s'il ¨¦chappait ¨¤ la peine qu'il aurait encourue, il ¨¦chapperait au m¨¦pris public? Pensez-vous que les soldats qui combattent pour la libert¨¦ voudraient le recevoir sous leurs drapeaux?--Cette r¨¦flexion alarme votre courage: eh bien, qu'elle porte aussi le repentir dans votre coeur. Ob¨¦issez sur-le-champ: la patrie oubliera votre faute, et elle vous marquera une place parmi ses d¨¦fenseurs.? (_Collection g¨¦n¨¦rale des lois_, dite du Louvre, t. XI, p. 165. Le texte de ce d¨¦cret manque au proc¨¨s-verbal de la L¨¦gislative. Il a ¨¦t¨¦ inexactement rapport¨¦ par le _Journal des d¨¦bats et des d¨¦crets_, n¡ã 346, p. 136.)--On voit que, dans ce d¨¦cret, il n'y a rien qui autorise formellement et personnellement Fournier ¨¤ mener les prisonniers dans le d¨¦partement qu'il voudrait, pourvu que ce ne f?t pas Paris. Il semble, d'apr¨¨s des documents cit¨¦s par M. Mortimer-Ternaux (III, 381-383), que Fournier re?ut une lettre de Roland qui l'autorisait ¨¤ mener les prisonniers ¨¤ Versailles. En tout cas, l'Assembl¨¦e l¨¦gislative approuva implicitement cette translation. On lit, en effet, dans le proc¨¨s-verbal de la s¨¦ance du 7 septembre 1792 au soir (t. XV, p. 85): ?Un membre rend compte des suites du d¨¦cret relatif ¨¤ la translation des prisonniers d'Orl¨¦ans. Il dit que les derni¨¨res lettres envoy¨¦es par le commandant des troupes qui accompagnent ces prisonniers et par les commissaires du pouvoir ex¨¦cutif annoncent que ces troupes ex¨¦cuteront le d¨¦cret rendu, que les prisonniers ne seront pas rendus ¨¤ Paris, mais ¨¤ Versailles.? Ce membre, qui ¨¦tait Brissot, ajouta (d'apr¨¨s le _Journal des d¨¦bats et des d¨¦crets_, n¡ã 347, p. 144) qu'on pr¨¦parait des prisons ¨¤ Versailles pour recevoir les prisonniers, et (d'apr¨¨s le Moniteur, XIII, 645) cette communication fut applaudie.] Je fis assembler toute la troupe dans une ¨¦glise pour lui faire part de ces nouvelles dispositions. Mais il ne me fut presque pas possible de me faire entendre. De tous c?t¨¦s on s'¨¦criait: ?A Paris, ¨¤ Paris, c'est ¨¤ Paris qu'il faut aller! Et, si le g¨¦n¨¦ral s'y oppose, il n'y a qu'¨¤ faire tomber sa t¨ºte.? D'autres disaient: ?Il n'y a qu'¨¤ le d¨¦grader, le chasser et en nommer un autre[98].? [Note 98: Ne pas donner tort ¨¤ toute la troupe, seulement ¨¤ quelques emport¨¦s; flatter la troupe. Elle n'avait pas de mauvaises intentions puisqu'elle a conduit les prisonniers avec tous les honneurs. Ils br?laient d'aller aux fronti¨¨res. Ils ne voulaient pas avoir fait 50 lieues et refaire encore 50 lieues. Si conduits (_sic_) ¨¤ Paris, ils les eussent fait entrer en s?ret¨¦, mais Versailles qui connaissait tous les crimes des personnages.... (Note marginale de Fournier.)] J'¨¦tais bien r¨¦solu de mourir s'il le fallait pour l'ex¨¦cution de la loi; mais, provisoirement, je ne vis pas d'autre parti ¨¤ prendre pour apaiser ces vocif¨¦rations et att¨¦nuer cette terrible effervescence que de renvoyer tout le monde et de remettre l'assembl¨¦e au lendemain ¨¤ 8 heures. Dans la nuit, je re?us une seconde d¨¦p¨ºche du pouvoir ex¨¦cutif, sign¨¦e Roland, qui me recommandait sous ma responsabilit¨¦ de ne point venir ¨¤ Paris. La troupe assembl¨¦e ¨¤ huit heures, je fis part de cette nouvelle d¨¦p¨ºche, et ¨¤ l'unanimit¨¦, il fut d¨¦cid¨¦ que l'on irait ¨¤ Versailles[99]. [Note 99: Une autre lettre: Roland me disait d'attendre, qu'il venait d'¨ºtre pris un arr¨ºt¨¦ de tous les corps constitu¨¦s r¨¦unis, pour que la commune et le d¨¦partement aillent au-devant des prisonniers pour les amener ¨¤ Paris, sous l'escorte des corps constitu¨¦s pour prot¨¦ger leur marche afin que rien n'arrive. (On savait donc ou l'on machinait pour qu'il arrive quelque chose?) Ici grandes r¨¦flexions: Voulaient provoquer la guerre civile, etc., etc.--Autre lettre qui ordonne d'aller ¨¤ Versailles. On ne savait ¨¤ quoi s'en tenir. On se r¨¦sout pour Versailles. (Note marginale de Fournier.)] Nous partons en cons¨¦quence pour Versailles avec les commissaires du pouvoir ex¨¦cutif. J'allai en avant pour faire part de mes ordres au Conseil g¨¦n¨¦ral de la Commune, et lui annoncer le d¨¦p?t que j'allais mettre sous sa sauvegarde. Alors le maire de Versailles, en cons¨¦quence d'un arr¨ºt¨¦ du d¨¦partement, m'engagea d'aller avec lui sur toutes les places pour en faire la proclamation au peuple. Je trouvai assez ¨¦trange cette proclamation, qui disposa les esprits longtemps d'avance et donna le temps de concerter des projets qui n'eussent peut-¨ºtre pas eu lieu sans cette annonce pr¨¦alable et faite avec le plus grand bruit. Quoi qu'il en soit, ¨¤ la suite de la proclamation, le maire et plusieurs municipaux vinrent avec moi reconna?tre les prisonniers ¨¤ Villejuif. C'est de l¨¤ que, continuant avec eux la route, nous sommes entr¨¦s dans Versailles. Arriv¨¦s ¨¤ la grille de l'Orangerie, toute notre artillerie passe et tout ¨¤ coup cette grille se ferme, le maire de Versailles d'un c?t¨¦ et moi de l'autre. Le peuple se saisit de mon cheval et de moi, en disant que si je remue on me coupe aussit?t la t¨ºte. Je suis conduit jusqu'au carrefour des Quatre-Bornes[100] o¨´ l'on d¨¦telle les chevaux des voitures qui conduisaient les prisonniers. L¨¤, la troupe s'aper?oit que ma vie est en danger. Elle fait casser la serrure de la grille ¨¤ coups de hache par les sapeurs et vient avec la cavalerie ¨¤ mon secours. Pendant ce mouvement, le peuple furieux saute sur les voitures, frappe les prisonniers et h¨¦las! offre aux yeux effray¨¦s le spectacle ¨¦pouvantable d'une extermination sans r¨¦serve[101]!! [Note 100: Ce carrefour ¨¦tait situ¨¦ au point d'intersection des rues de Satory et de l'Orangerie.] [Note 101: Voici en quels termes Fournier racontera les m¨ºmes faits quelques ann¨¦es plus tard: ?Arriv¨¦s ¨¤ Versailles, nous traversames la ville. Lorsque j'eus, avec l'artillerie, d¨¦pass¨¦ la grille de l'Orangerie, elle fut ferm¨¦e pr¨¦cipitamment. Je fus assailli et jet¨¦ ¨¤ bas de mon cheval, saisi au collet et train¨¦ aux Quatre-Bornes. Au moment o¨´ les assassins se disposaient ¨¤ m'?ter la vie, la cavalerie arriva, qui m'arracha de leurs mains. Le massacre des prisonniers eut lieu dans le m¨ºme temps. Je n'ai vu ni entendu porter aucun coup. Les auteurs et les instigateurs de ces horribles forfaits avaient pris leurs pr¨¦cautions pour me faire subir le m¨ºme sort, sans que la troupe que je commandais p?t s'y opposer, ni au massacre des prisonniers, puisqu'elle formait l'arri¨¨re-garde, dont une partie ¨¦tait encore hors de la ville, au moment qu'on ferma la grille de l'Orangerie; l'autre ¨¦tait r¨¦pandue dans la ville, ¨¦loign¨¦e des prisonniers....? (_Massacres des prisonniers d'Orl¨¦ans. Fournier, dit l'Am¨¦ricain, aux Fran?ais_. Paris, 28 niv?se an VIII, in-8 de 16 p.)] Quel parti prendre? Je fis battre mes bataillons en retraite. Aurais-je ¨¦t¨¦ risquer le massacre de dix mille citoyens pour tenter le salut des malheureux conspirateurs[102]? [Note 102: Ici Fournier annonce en note une ?liste des victimes qui ont p¨¦ri dans cette effroyable et terrible ¨¦gorgerie?. Mais il ne la donne pas.] Je dois dire que je n'ai tremp¨¦ en rien dans les barbares et t¨¦n¨¦breuses manoeuvres qui ont amen¨¦ la fin tragique de ces prisonniers. J'ai ¨¦t¨¦ m¨ºme la dupe et le jouet de ce long syst¨¨me de perfidie, ainsi qu'on a pu voir dans le narr¨¦ que je viens d'offrir. Que de r¨¦flexions ne sont point ¨¤ faire sur les diff¨¦rentes circonstances de cette exp¨¦dition? Mais de ces r¨¦flexions, on ne n¨¦gligera pas sans doute la principale. C'est qu'en g¨¦n¨¦ral la patience du peuple ¨¦tait port¨¦e ¨¤ bout dans ce moment, d'apr¨¨s les trahisons de toute esp¨¨ce, dont la vengeance venait de lui co?ter tant de sang, et que cette m¨ºme patience ¨¦tait lass¨¦e, impatient¨¦e par le scandale de ces grands coupables affichant pendant longtemps l'assurance de l'impunit¨¦, par la transformation de leur maison de d¨¦tention en un lieu de d¨¦lices et de plaisirs, o¨´ ils se livraient sans contrainte ¨¤ toutes les dissipations les plus recherch¨¦es, recevant sans cesse une nombreuse compagnie, entretenant hautement, et sans prendre la moindre peine pour s'en cacher, les plus actives correspondances avec tout ce qui ¨¦tait connu de plus contre-r¨¦volutionnaire ¨¤ Paris, dans les d¨¦partements et au del¨¤; et au milieu de toutes ces occupations, ayant l'air d'¨ºtre parfaitement d'accord avec tous les magistrats de la Haute-Cour, qui ne les distrayaient nullement, n'informaient, ni ne les les interrogeaient point: on a m¨ºme assur¨¦ que plusieurs d'eux allaient habituellement faire leur partie, entendre les saltimbanques et partager tous les plaisirs de cette prison m¨¦tamorphos¨¦e en asile de sybarites! Et une nation libre aurait pu contenir les effets de cette indignation ¨¤ la vue de tant d'actes de perversit¨¦?... [Le manuscrit de Fournier est inachev¨¦; il se termine par les phrases d¨¦cousues qu'on va lire:] Pi¨¨ce de trag¨¦die o¨´ l'on jouait le tribunal. Cette pi¨¨ce a ¨¦t¨¦ imprim¨¦e. Je me repentirai toute ma vie de n'avoir point arr¨ºt¨¦ en m¨ºme temps le tribunal. La Haute-Cour co?tait 1,500,000 francs par mois ¨¤ la nation ou 35 millions (_sic_). Suis-je un conspirateur d'avoir fait cette ¨¦pargne ¨¤ la nation? D¨¦p?t des effets pr¨¦cieux des prisonniers: argenterie et effets, bijoux, hardes, billets au porteur, etc. Inventaire en fut fait par des commissaires de la Commune. Scell¨¦, d¨¦pos¨¦ ¨¤ la Maison commune de Paris. Proc¨¨s-verbaux d¨¦tourn¨¦s on ne sait par qui, malgr¨¦ la surveillance et les perquisitions du Conseil g¨¦n¨¦ral. On trouve quelques d¨¦bris d'effets, mais les plus pr¨¦cieux sont disparus. J'ai retir¨¦ d¨¦charge des d¨¦p?ts dans le temps tant des commissaires de la Commune de Paris que du garde-magasin. C'est l'int¨¦r¨ºt public qui m'a port¨¦ depuis ¨¤ vouloir me faire rendre compte[103]. O Patrie, comme on te pille! etc., etc. [Note 103: Sur les faits auxquels Fournier fait ici allusion, voir notre introduction.] FIN DES M¨¦MOIRES DE FOURNIER L'AM¨¦RICAIN TABLE DES MATI¨¨RES INTRODUCTION. ¡ì 1er.--Biographie de Fournier l'Am¨¦ricain. ¡ì 2.--Bibliographie des ¨¦crits publi¨¦s par Fournier. ¡ì 3.--Valeur historique de ses M¨¦moires. M¨¦MOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AM¨¦RICAIN. AVANT-PROPOS. CHAPITRE PREMIER.--30 juin 1789. ¨¦largissement des gardes fran?aises enferm¨¦s ¨¤ l'Abbaye par ordre du despotisme. CHAPITRE II.--12 juillet 1789. Lambesc aux Tuileries. CHAPITRE III.--13 juillet 1789. Premi¨¨re formation des citoyens en corps arm¨¦s. J'en suis nomm¨¦ le chef. CHAPITRE IV.--14 juillet 1789. Mon r?le ¨¤ la Bastille. CHAPITRE V.--15 juillet 1789. J'ach¨¨ve la destruction du tombeau de la tyrannie. J'en sauve les papiers. CHAPITRE VI.--16 juillet 1789. Je pr¨¦viens l'incendie des lettres ¨¤ la poste. CHAPITRE VII.--5 octobre 1789. Voyage de Versailles. CHAPITRE VIII.--1789 (_sic_). Journ¨¦e des poignards. D¨¦molition de Vincennes. CHAPITRE IX.--1789 (_sic_). Troubles provoqu¨¦s par la voie des spectacles. CHAPITRE X.--Licenciement des troupes patriotes. CHAPITRE XI.--Projet d'un cercle d'¨¦ducation. CHAPITRE XII.--17 juillet 1791. CHAPITRE XIII.--20 juin 1792. Fameuse p¨¦tition des sans-culottes. CHAPITRE XIV.--1792. Arriv¨¦e des Marseillais ¨¤ Paris. Premier projet de r¨¦volution contre le pouvoir ex¨¦cutif. Manqu¨¦. CHAPITRE XV.--Juillet 1792. Second projet de r¨¦volution contre le pouvoir ex¨¦cutif. Encore manqu¨¦. CHAPITRE XVI.--Juillet 1792. Incident tr¨¨s curieux. La Cour essaie de me corrompre. CHAPITRE XVII.--Journ¨¦e du 10 ao?t 1792. CHAPITRE XVIII.--Ao?t et septembre 1792. Affaire des prisonniers d'Etat accus¨¦s du crime de l¨¨se-nation. Je suis charg¨¦ de les transf¨¦rer ¨¤ Saumur. Leur massacre ¨¤ Versailles. TABLE DES MATI¨¨RES. End of the Project Gutenberg EBook of M¨¦moires secrets de Fournier l'Am¨¦ricain, by Claude Fournier *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER *** This file should be named 8mmrs10.txt or 8mmrs10.zip Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8mmrs11.txt VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8mmrs10a.txt Distributed Proofreaders Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not keep eBooks in compliance with any particular paper edition. We are now trying to release all our eBooks one year in advance of the official release dates, leaving time for better editing. 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If the value per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 If they reach just 1-2% of the world's population then the total will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! This is ten thousand titles each to one hundred million readers, which is only about 4% of the present number of computer users. 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As of February, 2002, contributions are being solicited from people and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West Virginia, Wisconsin, and Wyoming. We have filed in all 50 states now, but these are the only ones that have responded. As the requirements for other states are met, additions to this list will be made and fund raising will begin in the additional states. Please feel free to ask to check the status of your state. In answer to various questions we have received on this: We are constantly working on finishing the paperwork to legally request donations in all 50 states. If your state is not listed and you would like to know if we have added it since the list you have, just ask. While we cannot solicit donations from people in states where we are not yet registered, we know of no prohibition against accepting donations from donors in these states who approach us with an offer to donate. International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made deductible, and don't have the staff to handle it even if there are ways. Donations by check or money order may be sent to: Project Gutenberg Literary Archive Foundation PMB 113 1739 University Ave. Oxford, MS 38655-4109 Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment method other than by check or money order. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN [Employee Identification Number] 64-622154. Donations are tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising requirements for other states are met, additions to this list will be made and fund-raising will begin in the additional states. We need your donations more than ever! You can get up to date donation information online at: *** If you can't reach Project Gutenberg, you can always email directly to: Michael S. Hart Prof. Hart will answer or forward your message. We would prefer to send you information by email. ** The Legal Small Print ** (Three Pages) ***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. They tell us you might sue us if there is something wrong with your copy of this eBook, even if you got it for free from someone other than us, and even if what's wrong is not our fault. So, among other things, this "Small Print!" statement disclaims most of our liability to you. It also tells you how you may distribute copies of this eBook if you want to. *BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm eBook, you indicate that you understand, agree to and accept this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive a refund of the money (if any) you paid for this eBook by sending a request within 30 days of receiving it to the person you got it from. If you received this eBook on a physical medium (such as a disk), you must return it with your request. ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks, is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart through the Project Gutenberg Association (the "Project"). Among other things, this means that no one owns a United States copyright on or for this work, so the Project (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth below, apply if you wish to copy and distribute this eBook under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market any commercial products without permission. To create these eBooks, the Project expends considerable efforts to identify, transcribe and proofread public domain works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any medium they may be on may contain "Defects". 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